La maman de Monami est morte ce matin. Gala me dit, nous assistons à notre propre mort. Cette nuit je pensais, jamais mes parents ne parlent de leurs parents.
Rap
Dans les films américains de l’ère Bush, l’une des tortures infligée aux enfermés musulmans de Guantanamo consiste à leur passer en boucle des titres de dark metal scandinave, œuvres de groupes que j’écoute pour le plaisir, Mayhem, Marduk ou Gorgoroth. Est-ce un message à l’intention du spectateur occidental à qui l’on veut persuader que la revendication de satanisme de cette mouvance musicale n’est pas qu’une plaisante imagerie (selon une formule proche de la duperie en quoi a consisté l’affirmation de l’existence d’armes nucléaires en Irak)? Ou s’agit-il de mettre en évidence la difficulté pour un musulman auquel l’administration républicaine impute un degré de civilisation inférieur d’entendre des sonorités qu’il est incapables d’analyser et qui relèvent donc de la torture sonore? Il est vrai qu’à mon tour je trouve insupportable cette musique de repris de justice et d’esclave économiques en quoi consiste le rap des immigrés…
easyJet
Un journaliste appelle de Paris. Voix jeune mais chevrotante, mal assurée.
- C’est au sujet d’easyJet, qu’avez-vous à dire contre la compagnie?
- Vous vous trompez, il ne s’agit pas d’un livre polémique. Vous l’avez lu?
- Non.
- Il s’agit de littérature.
- Alors vous n’avez pas envie de critiquer la compagnie?
- Non.
-…ah! Bien, je vous remercie de m’avoir répondu. Bonsoir Monsieur, et excusez-moi!
Congélateur
Gala propose l’achat d’un congélateur. Je sors la voiture, nous visitons une galerie marchande, nous choisissons un modèle, je paie. Peuvent-ils le garder, nous avons affaire à Genève? Le surlendemain, Gala sort la voiture, part chercher le congélateur, revient bredouille: trop gros, dit-elle, il n’entre pas dans le coffre. Et sur la banquette arrière? Impossible, dit-elle? J’insiste. Tu te trompes, assure-t-elle, le vendeur a tout essayé. Bien. J’irai le chercher à pied, je le monterai sur un diable je le roulerai jusqu’à l’appartement. Trois kilomètres, ce n’est rien. Elle hésite? Je fais valoir qu’autrefois, à Genève, je faisais mes déménagements en tram. Soit. Gala appelle, de mande qu’on me prête un diable. Je sors la voiture, me présente au magasin. C’est vous qui avez cette petite voiture? me dit le vendeur. J’ai la plus grosse voiture du canton. Le vendeur rectifie: le coffre est petit. Je demande le diable. Il traîne les pieds. J’habite juste à côté. Malin, le vendeur me demande le nom de la rue. Je le lui dis. Cela l’amuse. Il me regarde partir avec le diable, curieux de savoir si je vais y arriver. Je roule le congélateur jusqu’à la voiture, m’arrête, la regarde. Je me répète, c’est la plus grosse voiture du canton, et décide: que cela soit vrai ou non, je vais entrer le congélateur dans la voiture. Trois minutes plus tard je rapport le diable au vendeur.
- J’avais décidé que ça entrerait!
Il sourit jaune. (J’enfonce le clou.)
- Je le savais.
- Oui, mais je ne voulais pas risquer de griffer le cuir de vos sièges, c’est une voiture de luxe.
Un peu plus tard, comme je dépose devant Gala le congélateur que j’ai porté sur le dos depuis la rue.
- J’étais sûre que c’était possible, me dit-elle.
Camps
Manifestations à Bruxelles suite au vote technocrate d’une loi de sauvetage des banques. Parmi les slogans, ce constat: le peuple n’a pas été consulté. Première remarque, le terme peuple. Il pourrait relever du registre marxiste, mais établit plutôt la difficulté à se penser comme citoyen. Peuple renvoie à pouvoir qui, dans un contexte supranational, renvoie à empire. Jusqu’ici, seul le pouvoir était une force consciente. L’accélération de son programme de liquidation de la démocratie provoque un prise de conscience dans le peuple. Conséquence manifeste, les camps commencent à s’organiser.
Ukraine
Dîner avec un archéologue qui dans l’après-midi venait de mettre à jour l’entrée d’un des grottes les plus importantes et prometteuses de Fribourg en termes de fouilles romaines et dans le cours de l’échange, le voici qui fait part d’un rêve: prendre part avec un véhicule militaire à un célèbre rallye tout-terrain en Ukraine.
Restaurants suisses
La médiocrité de la cuisine dans les restaurants suisses. Assis parmi trente convives, je les regarde ébahi: ils se jettent sur des plats qui n’ont ni goût ni originalité. Quel scandale je ferais si j’allais leur dire que ce lieu avec ses serveurs endimanchés et gauches, ces nappes de papier et ces carafes de vin aigre, ces bouteilles d’eau minérale hors de prix et ces mets fabriqués à base de conserves n’a rien d’un restaurant! Ils me traiteraient de prétentieux, d’enfant gâté. En fait d’inversion, voilà qui est parfait: eux sont gâtés, qui déboursent trente, quarante et même cinquante francs pour se nourrir (et non pas manger); mais il est vrai que personne n’a faim et que l’argent ne manque pas, d’où la multiplication de ces restaurants-usines.
Appartenance
La différence essentielle, quelque soit le milieu, est que je suis sans appartenance. Rien ne me situe, ne pointe sur moi, ne me comprend. Ni métier, ni aspiration matérielle ni groupe identitaire (sportif, social, religieux, communautaire, peu importe, mais homogène). De sorte que je pense sans cesse et la position et la contre-position, privilégiant selon des critères versatiles, tantôt l’une tantôt l’autre.