Insupportable, ou plutôt difficile à supporter, je suis persuadé de l’être et quelques unes sont les personnes, souvent proches, à me le dire. Les autres se taisent, supportent, s’offusquent, renoncent. Les meilleures discutent. Insupportable, je crois l’être d’abord parce que le respect de soi veut que l’on dise à ceux qui vous apprécient ou vous aiment ce que l’on pense. Et tant pis si cela bouscule le décor. Ma confiance est sans limites: je crois à la capacité de mes interlocuteurs, à leur génie, à notre volonté commune de parer à l’effondrement des ambitions. Nos bras sont forts. Etre insupportable, c’est surtout désigner le monde qui mérite d’être supporté.
Juliet-Adorno
Charles Juliet lit Theodor Adorno. Adorno effraie Juliet. Juliet, c’est l’expansion du soi. Adorno, c’est la critique des contraintes imposées à cette expansion. Tous deux ont souffert, mais les systèmes qui orchestraient la négation de leur être appliquaient une partition différente: Juliet avait la société devant soi, à lui de la rejoindre; Adorno avait la société dans le dos, à lui de la réinventer.
Phrases courtes
Les journalistes qui chroniquent easyJet notent tous: un style composé de phrases courtes. Mais, c’est hélas aujourd’hui le seul style répandu. C’est d’ailleurs moins qu’un style, une façon de construire le sens, donc une façon de penser. Sans doute est-elle le résultat de la vitesse qui ordonne notre communication . Et les journalistes sont entre tous les premiers à souscrire à ce régime. D’ailleurs, sait-on encore lire des phrases longues? Louis-René Des Forêts ou Claude Simon.?
Train
Cette fille dans le train pour Genève, midinette d’un certain âge, les cheveux fins d’une enfant et des lunettes à monture, qui s’assied en face de moi, tire d’un sac à la mode une revue traitant de la surveillance électronique. Son profil, l’habillement, les manières d’une bourgeoise, rien ne laissait présager des préoccupation intellectuelles de cet ordre.
- Intéressant?
Aimerais-je lui dire. Mais jamais, sur la distance que parcourt le train, elle ne relève les yeux. Puis en vue de Genève, comme elle range enfin la revue dans le sac, elle se tourne vers la fenêtre et se fige. Je ne sais pas m’y prendre. Ou plutôt, ne veux pas savoir. Complexe fondateur. Adolescent de même. Ce que je voulais, dans l’ordre des buts intéressés, je ne me donnais pas les moyens de l’obtenir. Cela me paraissait vulgaire. Lorsqu’il s’agissait d’un but général, c’était le contraire, je faisais des miracles. Cet approche d’un fou m’a conduit très loin. Aimer par volonté. Entre autres. Aujourd’hui, dans le train, face à cette midinette, je n’étais ni motivé ni démuni. Et cependant, alors que nous prenions pied en gare, je me suis arrangé pour penser, au moment où noyée dans la foule elle disparut, que je venais de manquer une occasion unique d’appareiller une relation sur des idées communes; pire: que cette fille avait pris place à cet endroit dans le dessin d’obtenir que je lui parle.
Dieu
Dans la solitude nous découvrons qu’au bout de la pensée il n’y a que le corps. L’affolement lié à cette condition produit la conscience et le travail acharné sur la conscience ramène au corps. D’où la croyance. C’est-à-dire l’abandon du corps et de l’esprit à une force supérieure qui n’étant rien, par les puissances que nous y faisons circuler, devient tout.
Age
Pourquoi parle-t-on l’âge venu de ce qui a été? Parce qu’une grande partie de nos aspirations ont pris figure. Et même si, buttant sur l’obstacle, elles ont été contrariées, cela n’y fait rien: elles ne sont plus en nous. Désormais installés dans une épaisseur essentielle, nous explorons un monde intérieur. Celui-là même d’où venaient nos aspirations. D’une certaine manière, un solde de l’action. D’où une nostalgie: par l’écriture, la parole, le souvenir, la confidence ou l’incantation, nous rappelons sur les scènes du présent le déploiement antérieur de notre consistance.