A l’heure de pointe ce jeudi, alors que le train roulait en parallèle à l’autoroute Lausanne-Genève, je songeais que si l’on établit un plan en coupe de notre société on obtient ceci: un niveau inférieur, de mobilité rapide, sur le quel se meuvent le petit personnel et les travailleurs de force; un plan moyen, de mobilité constante, sur lequel évoluent les rentiers, une partie des femmes, les enfants; un plan supérieur, où la mobilité est au bon vouloir des acteurs; assis ils tirent les bénéfices des mouvements de production réalisés sur le plan inférieur. On peut considérer que de tels schémas sont d’inutiles réductions. Le monde des A de Van Vogt était considéré comme de la pure science fiction lorsqu’il a paru. Aujourd’hui, les plus gros investisseurs industriels d’Amérique soutiennent les chercheures qui leur promettent la création d’un monde binaire.
Lignes droites
Les lignes droites sont des leurres. Elles sont faites de va-et-vient, elles coordonnent des points désordonnés. La géométrie est un artifice de langue. Dès qu’on va, on se perd. Pareillement pour l’histoire. Celle de chaque individu, celle que composent les individus, l’Histoire. Une fois dits, les faits paraissent évidents. Lorsqu’ils se produisent, nous sommes tous analphabètes.
Revanche
Montée de l’obscurantisme, apologie de la culpabilité, mélange des genres, désordres physiques, bêtise programmée, perte de la rigueur et du sens, l’Europe paie son arrogance scientifique, son outrecuidance morale, son universalisme forcé, ses exactions, ses guerres impériales. L’Europe paie la colonisation. Justice mécanique, revanche des métèques.
Descente
A bord de cette voiture lâchée en roue libre tous feux éteints, je suppliais le chauffeur, un gars rencontré à la sortie d’une des soirées d’Ivan, de maîtriser le volant, de reprendre ses esprits, de conduire, de ne pas nous tuer. J’avais quinze ans. Tout le monde riait. Sur la banquette arrière, les filles me bousculaient: j’étais insensible au charme de l’exploit. Rouler ivre dans le noir sur la piste contraire, voilà qui était unique.
- Concentre-toi! criais-je au chauffeur.
Qui se retourna, haussa les épaules et roula un joint, lâchant définitivement le volant.
Supportable
Insupportable, ou plutôt difficile à supporter, je suis persuadé de l’être et quelques unes sont les personnes, souvent proches, à me le dire. Les autres se taisent, supportent, s’offusquent, renoncent. Les meilleures discutent. Insupportable, je crois l’être d’abord parce que le respect de soi veut que l’on dise à ceux qui vous apprécient ou vous aiment ce que l’on pense. Et tant pis si cela bouscule le décor. Ma confiance est sans limites: je crois à la capacité de mes interlocuteurs, à leur génie, à notre volonté commune de parer à l’effondrement des ambitions. Nos bras sont forts. Etre insupportable, c’est surtout désigner le monde qui mérite d’être supporté.
Juliet-Adorno
Charles Juliet lit Theodor Adorno. Adorno effraie Juliet. Juliet, c’est l’expansion du soi. Adorno, c’est la critique des contraintes imposées à cette expansion. Tous deux ont souffert, mais les systèmes qui orchestraient la négation de leur être appliquaient une partition différente: Juliet avait la société devant soi, à lui de la rejoindre; Adorno avait la société dans le dos, à lui de la réinventer.