Critique

Que vaut la cri­tique de celui qui n’a pas de position?

Tombe

- Papa, l’avion tombe!
- Com­ment?
- Est-ce qu’on va tous mourir?
- Attends, j’ai la bouche pleine!
- Papa!
- Non, on ne par­le pas la bouche pleine.
- Mâche!
- Chaque chose en son temps.
- Chéri, Arnauld a rai­son, l’avion tombe.
- J’ai com­pris. Voilà. Alors, qu’est-ce qu’il y a?
- L’avion tombe.
- Il se pour­rait qu’il se redresse.
- C’est pos­si­ble?
- Oui, mais peu prob­a­ble.
- Papa, papa, est-ce qu’on s’écrase bien­tôt? Tu peux regarder par le hublot?
- Oui, je peux regarder par le hublot, mais quand un avion tombe, on ne peut pas voir le sol.

Six heures (suite)

Le tuk-tuk file sur une route de cam­pagne. Quelques feux devant les maisons, des enfants accroupis, des paysans qui poussent des vélos chargés. S. passe son châle sur ses épaules, l’Améri­caine porte un pull. Je suis en T‑shirt.
- Tu n’as pas froid?
En fait je n’ai froid que lorsque sont mis en oeu­vre des moyens pour éviter d’avoir chaud; l’air con­di­tion­né des voitures par exem­ple. Quelques min­utes suff­isent: mes tem­pes dur­cis­sent, le cerveau prend du poids, la glotte remonte, je suis malade. Pour le reste, je sens la chaleur et le froid sans en souf­frir, et sur cette route, même s’il s’ag­it de la tem­péra­ture la plus basse de la journée, il fait encore vingt degrés. D’ailleurs je n’ai aucune envie de par­ler. Plus que cela, je me demande si je ne pour­rais pas durant une heure ou deux me con­tenter d’é­couter quand S. se penche vers nous et déclare:
- Aujour­d’hui je vais vous mon­tr­er les tem­ples à ma façon. Nous allons entr­er dans la jun­gle par un sen­tier peu con­nu…
- Attends, lui dis-je, et voici ma réso­lu­tion rompue, moi, les tem­ples ça ne m’in­téresse pas du tout!
L’Améri­caine ne par­le pas le français, mais le ton ne lui a pas échap­pé. Elle se carre dans son siège. Le chauf­feur de tuk-tuk lui-même, la tête ser­rée dans le casque Inté­gral Knight, mod­èle unique que l’on retrou­ve du Sud au Nord du Cam­bodge, se retourne et crispe ses mains sur les freins. J’esquisse un mou­ve­ment avant, comme si j’al­lais sauter du tuk-tuk en marche. Ma réac­tion est com­préhen­si­ble: un ami de Fri­bourg me donne le con­tact de S. qu’il présente comme un de ses amis, celui-ci me donne ren­dez-vous en pleine nuit et voici qu’il s’adresse à moi avec des manières de guide. Nulle­ment désarçon­né, je l’en­tends me dire:
- Non, non, c’est très bien ain­si, je préfère qu’on soit au clair!
Devant nous une route de terre. Le tuk-tuk bifurque, passe un pont, S. échange quelques mots avec des femmes qui coupent de la canne.
- Je pen­sais sim­ple­ment dis­cuter acec un ami. Est-ce qu’il fau­dra pay­er?
Telle est la ques­tion qu’il con­vient de pos­er. Et voici la réponse, à bien des égards sur­prenante de S., faite sur ce même ton déclaratif qu’af­fec­tion­nent les guides:
- Nous allons marcher pen­dant cinq heures dans la forêt et nous allons par­ler. C’est gra­tu­it.
S. fait signe au chauf­feur d’ar­rêter le tuk-tuk, lui glisse 16 milles rials et il escalade un terre-plein. Nous prenons sa suite dans le noir, pas­sons sous l’arche mon­u­men­tale d’une des portes enfouies d’Angkor et debout sur un sen­tier de sable apercevons l’im­mense dou­ve emplie d’eau verte qui entoure l’an­ci­enne cité kmehr.

Distinction

Que peut la philoso­phie? Prou­ver que l’on pense. Nous dis­tinguer. Non pour autrui, à nos yeux. Ce qui prou­ve para­doxale­ment un rap­port demeuré à la méta­physique et une morale sur elle fondée. Ce con­stat sim­ple, quand bien même per­son­ne ne le partagerait, est de grande satisfaction.

EasyJet 1

L’édi­teur annonce que le pre­mier tirage d’easy­Jet est épuisé. Comme quoi il ne faut pas écri­t­ure de la lit­téra­ture quand on espère être lu. Reste le plaisir pris à cette nou­velle, à ne pas négliger.

Ozzies

Aus­traliens dans Siem Reap, nour­ris de steak et de lait, en file indi­enne, femmes et hommes, ces derniers le torse nu.

Recherche

En pos­sé­dant l’autre chercher à pos­séder ce que lui-même ne pos­sède pas.

Six heures

Cinq heures d’un mau­vais som­meil, le réveil sonne, je descends sur les bor­ds du canal et longe le trot­toir dans la nuit. Sous les pieds, toutes sortes d’ob­sta­cles. Lorsque je soupçonne un chien, j’é­claire ma torche, et en effet, en voici un qui sur­saute et détale. Les baraques de la rue sont clos­es, aucune voiture. Une lune rousse et finis­sante. S. a dit, tu ver­ras la croix. Je marche vite et ne doute pas que je la ver­rai. Trompé par nos habi­tudes européennes, j’imag­ine un cru­ci­fix en dur avec piédestal. Par la même occa­sion, j’ou­blie la dis­tance que m’a dite S. Tout droit, sur la même rive. Au bout d’un moment, j’al­lume ma torche et dirige le fais­ceau au loin. Sa puis­sance est telle que les Cam­bodgiens qui dor­ment dans les hamacs se lèvent. J’éteins et pro­gresse les yeux rivés sur les façades d’im­meu­ble. Voici une croix peinte sur un pan­neau. Elle est verte. Le texte est en Cam­bodgien. Plutôt une phar­ma­cie. Or, c’est l’église catholique que je cherche. S. y donne ren­dez-vous à quelques amis,ce dimanche. Son mes­sage dis­ait, “once again for those who are inter­est­ed, I will organ­ise a walk in the jun­gle”. Je pour­rais renon­cer, mais je me suis levé. Je me suis levé et c’é­tait pénible. J’ai la bouche sèche, le cerveau chaviré, l’estom­ac plein de bière, je ne renonce pas. Mais la nuit s’é­pais­sit. Com­ment cela est-il pos­si­ble? Il n’y a aucun éclairage pub­lic. Eh bien les maisons ont dis­parues, rem­placées par une épaisse forêt. Il est six heures. Puis six heures trois. Si je con­tin­ue, je vais ren­tr­er bre­douille. Sous un bananier j’avise un homme. Il est en pyja­ma, il attise un feu. Je demande l’église catholique. Il ne répond pas. Peut-être dort-il? Non, sa femme est à son côté. Tous deux organ­isent quelque chose au sol. Le début de la journée, le début de la vie. Je fais un signe de croix. Comme cela ne suf­fit pas, je croise les doigts à la façon des fans de musique satanique. Il démarre sa moto, je monte en croupe, nous roulons. Il se gare au pied d’un pan­neau. Je lis: Catholique church of Siem Reap. For­mi­da­ble! Je lui tends un bil­let. Me voici seul. Six heures cinq, brusque­ment un cou­ple sort d’une ruelle latérale. Lui porte un keffieh, un short. Un sac rem­pli d’eau. Un GPS pend de son épaule. Une fille l’ac­com­pa­gne. Il me demande si je par­le anglais. Alors il se tourne vers la fille:
- What did you say was your name?
Puis il fixe le noir.
- Un tuk-tuk devrait venir nous pren­dre.
- Mais pourquoi si tôt?
- Tôt, c’est bien, dit S.

Nuances

On peut être bête sans être stu­pide et plus rarement, stu­pide sans être bête; que de telles nuances de car­ac­tère soient pos­si­bles est fascinant.

Beatocello

Gala veut aller écouter un con­cert de vio­lon­celle. Com­ment elle a appris la tenue d’un tel con­cert, je me le demande: passé l’ho­raire de vis­ite des tem­ples Siem Reap n’est plus que diver­tisse­ment facile et je ne vois que des bus cli­ma­tisés et des touristes en sueur. De plus, elle sem­ble aver­tie de cette soirée depuis notre départ de la Suisse. Nous aurait-elle fait venir en ville pour cet événe­ment? Quoiqu’il en soit, je traîne les pieds. Je n’ai pas pris le bus, mais comme les autres touristes je suis en nage et j’imag­ine plutôt une ter­rasse ven­tilée. D’ailleurs, nous avons d’ex­cel­lents fes­ti­vals clas­siques à Fri­bourg et que je sache, elle n’y a jamais assisté. Enfin, Bach est trop savant pour un ignare de ma var­iété et je préfère l’orgue au vio­lon­celle. Nous voici donc par­tis en tuk-tuk le long du canal. Gala donne notre des­ti­na­tion au con­duc­teur. Ravi, il énonce un prix que je crois sur­fait. Mais il est vrai que je ne sais pas où nous allons. Que Gala se débrouille. Deux kilo­mètres plus loin, une fon­da­tion dans un jardin. Pans de murs en béton armé, volets de teck à meneaux, pelous­es aérées. Je con­firme: cinq dol­lars, c’est le dou­ble de ce que j’au­rai accep­té, qua­tre fois le prix qu’eut payé une famille cam­bodgi­en­ne. Mais il n’est pas temps de dis­cuter, nous avons pris du retard. Nous tra­ver­sons la halle d’ac­cueil à grands pas, des hôt­esses ser­rées dans des habits tra­di­tion­nels kmehrs indiquent la direc­tion, nous pas­sons devant des cal­i­cots qui mon­trent des por­traits du maître et prenons place dans une salle glaciale. Pre­mière sur­prise, le con­cert est com­mencé. Je con­sulte ma mon­tre, deux min­utes de retard. Afin de prof­iter de la musique, je me répète: Alexan­dre, ceci est un con­cer­to de Bach, l’in­stru­ment que joue le mon­sieur s’ap­pelle un vio­lon­celle et c’est beau, agréable — je retire “agréable” — et intel­li­gent. Mais je n’ai pas le temps d’ap­préci­er: le musi­cien sus­pend son archet, tire un micro devant sa bouche et se met à par­ler en suisse-alle­mand, puis en anglais, en français, en ital­ien. Il annonce qu’il est orig­i­naire de Berne, prie les Suiss­es de lever la main. Quelques mains se lèvent. Y a‑t-il des Romands dans la salle? Lev­ez la main! Et ain­si de suite. Des Espag­nols? Pas d’Es­pag­nols, con­state-t-il, tiens, tiens… Des Asi­a­tiques qui occu­pent les deux tiers de la salle, il ne dit pas un mot. Il entame un sec­ond morceau. Qu’il inter­rompt aus­sitôt pour évo­quer par les sta­tis­tiques les mir­a­cles obtenus depuis 1993, date de la fon­da­tion du pre­mier hôpi­tal pédi­a­trique de Pnohm Pehn, dans la guéri­son des mal­adies d’en­fants. Là-dessus, il énonce la liste des infec­tions, acci­dents, virus dont souf­frent les patients. Je fixe l’ar­chet. Va-t-il revenir sur les cordes? Com­prenez bien, nous dit le musi­cien-pédi­a­tre, sur 1324 enfants de moins de dix ans dont 40% de filles, nous avons bais­sé le taux de mor­tal­ité… Je ferme les yeux. Les gens applaud­is­sent. L’ar­chet trace des cer­cles dans l’air. Il accom­pa­gne l’ex­posé. Et voici le nom des machines que nous avons achetées, alors s’il vous plaît… Suiv­ent des deman­des de dons. Don de sang, don d’ar­gent. L’homme respire. A bout de souf­fle, il admet: l’am­bas­sadeur de Chine me répète que je par­le trop; et il se remet à par­ler. Soudain, il cesse:
- Je vais main­tenant inter­préter un morceau de Pablo Casals. Il l’a écrit alors qu’il fuyait le régime fran­quiste… D’ailleurs, nous ne sommes pas ici pour par­ler poli­tique, seuls m’in­téressent la paix et la jus­tice… Oui, la paix… et la jus­tice.
Il mar­que un silence. Repousse le micro. J’ou­vre les yeux. Fausse alerte, le moment n’est pas encore venu. Avant de jouer ce morceau, le pédi­a­tre, musi­cien et clown annonce qu’il pro­jet­tera à la fin du con­cert un film, que nous com­pren­drons alors pourquoi, afin d’aug­menter le nom­bre de cas traités, les dons qu’il nous demande ce soir…