Singularité

Que Ray Kurzweil bâtisse son Uni­ver­sité de la Sin­gu­lar­ité dans la Sil­i­con Val­ley allait de soi; qu’il installe ce lab­o­ra­toire du posthu­man­isme entre les sièges de Google et de Face­book sem­blait déjà plus inquié­tant. Or j’ap­prends qu’il a été nom­mé ingénieur en chef de Google et que Lar­ry Page lui aurait con­fié le départe­ment stratégie et développe­ment de la multi­na­tionale, ce qui jette un éclairage sur les récentes acqui­si­tions de start-ups liées aux travaux sur la Con­ver­gence. Ain­si, la hold­ing la plus puis­sante de la planète vient de se dot­er d’un gourou dont la reli­gion, dans sa dimen­sion néga­tive,  prône l’abo­li­tion de la race humaine.

Yeah

Sur le toit du City Riv­er Hotel, belle piscine entourée de chais­es longes en teck. Deux japon­ais­es trem­pent le pied, gloussent, rient, se giclent, pho­togra­phient. Des per­son­nages de bande-dess­inée. Com­pactes, tout en lignes, ne touchant pas terre. Et jaunes. Puis vien­nent deux anglais­es. Tout aus­si jaunes. L’une des deux frap­pée de malé­dic­tion. Vul­gaire. Tous les trois mots, elle dit “yeah…”. Tous les trois mots n’est pas un recours lit­téraire. Plongé dans un livre d’é­conomie, je dois renon­cer à ma lec­ture. En quelques min­utes, l’Anglaise dit mille fois “yeah…”
- Tu vois..
- Yeah…
- Moi j’aime beau­coup le Cam­bodge…
- Yeah…
- Parce que les gens…
- Yeah…
Et quand vient son tour de par­ler.
- Yeah… yeah… C’est comme ça.
Puis elle se lève et je vois qu’elle a enfilé son mail­lot de bain bleu de tra­vers. Elle l’a entre les fesses.

Orchestre

Quand tu pass­es dans la rue, l’orchestre se met à jouer.

De sortie

Un jeune cou­ple de sor­tie. Habil­lés, ils se tien­nent droits, l’air ravi et gen­til. Les garçons, pour faire grand restau­rant, déposent les plats en même temps devant l’homme et la femme, puis annon­cent les recettes aux­quelles ils vont goûter. Le garçon allume son portable, pho­togra­phie son plate, passe le portable à son amie, elle pho­togra­phie le sien, lui rend l’ap­pareil. Alors ils se souhait­ent bon appétit.

Moto

Soudain je trou­ve la solu­tion.
- Pré­pare-toi, je vais louer une moto et nous par­tons au Laos.
Une demi-heure plus tard, je déchante: la loca­tion des motos et des voitures est désor­mais inter­dite au touriste.
Rai­son?
- Les touristes boivent trop, m’ex­plique-t-on. Au Cam­bodge, c’est autorisé, pas à Siem Reap.

Suprématie

Ces jours je prends des notes dans un cahi­er d’é­col­i­er acheté à Las Vegas. Or je viens de remar­quer deux choses. En pre­mière page, il donne les adress­es des sites incon­tourn­ables, à com­mencer par celui de la CIA et en dernière page, on apprend qu’il est Made in Brazil.

Manger

La nour­ri­t­ure étant générale­ment médiocre et l’assi­ette inter­na­tionale peu souhaitable, trou­ver un étab­lisse­ment où se restau­r­er au cen­tre de Siem Reap tient de la prouesse. Si au moins il y avait les apparences, mais elles sont  trompeuses. Cela me rap­pelle les pays com­mu­nistes: Hanoï en 1990, Budapest en 1987. Les patrons investis­sent dans les enseignes, les plantes en pot, le mobili­er, les nappes.
- Celui-là m’a l’air bien, qu’en dis-tu?
Et le piège se referme: des restes accom­mod­és avec du riz réchauf­fé.
Mais il y a pire: la fausse bonne sur­prise. Un restau­rant. Plus chic, plus cher. Gala con­sulte la carte. Elle vante les plats. Nous entrons. Elle va s’asseoir. Je la retiens. Trous serveurs aux fess­es, je tra­verse le restau­rant. Au fond, réu­nis autour d’une table en ter­rasse, des dîneurs finis­sent leur repas.
- Excusez-moi, est-ce bon?
Ils sont unanimes. C’est déli­cieux!
La ques­tion per­ti­nente, sub­sidi­aire, néces­saire serait: “d’où venez-vous?“
S’ils sont Améri­cains, Aus­traliens, Anglais, il faut pren­dre les jambes à son cou. Mais nous voici instal­lés. Les plats vien­nent. De la cui­sine nou­velle. Au Cam­bodge? Non, à Siem Reap. Coulis de jus de viande en arabesques savantes sur des assi­ettes plus larges que ma poitrine, ver­rines, bière mil­lésimée. Puis on regarde autour de soi. Tex­ans qui par­lent à l’en­can et sont prob­a­ble­ment venus sauver le monde, routards en short, touristes du sexe avec leur femme de rapport.

Parc à thème

Ponts enguir­landés, réver­bères envelop­pés de petites ampoules de couleur alors qu’il n’y a aucun éclairage pub­lic, restau­rants de trois étages débor­dant de végé­taux exo­tiques et de sculp­tures sacrées avec leurs menus affichés en anglais, pizze­rias et ter­rass­es combles que se parta­gent des jeunes ravis de leur soudain pou­voir d’achat, de faux éru­dits qui potassent des guides inas­sim­i­l­ables sur je-ne-sais quelle dynas­tie kmehr et hordes de chi­nois qui dînent l’oeil rivé sur le dra­peau que dresse leur guide.

Vélo

Gala veut aller à Siem Reap. Elle n’a cessé de me le répéter. Si nous devons aller au Cam­bodge, je veux revoir Siem Reap. En vain, j’es­sayai de savoir ce que nous y feri­ons.
- Du vélo.
Car à ses yeux Siem Reap est une des seules villes au monde où l’on puisse faire du vélo. Du vélo, j’en fais tous les jours. Faux. Plusieurs fois par jour.
-Toi, toi! Moi je veux faire du vélo à plat.
Donc, nous voici à Siem Reap, sur la riv­ière, et bien enten­du, impos­si­ble de met­tre un pied dehors sans qu’un con­duc­teur de tuk-tuk ne vous assaille.
-Vous voulez voir les tem­ples?
Je mets les choses au clair. Il est hors de ques­tion que j’aille vis­iter les tem­ples. Une fois suf­fit.
- Une fois suf­fit, dis-je, et d’ailleurs, tu ne voulais pas faire du vélo?
- …
- Du vélo, nous sommes bien venus pour faire du vélo?
- Tu ne trou­ves pas qu’il y a beau­coup de trafic?

Harmonie

En chemin pour Siem Reap, maisons tra­di­tion­nelles en bois dur, juchées sur des eaux molles et ouvertes au vent. Des fumées mon­tent sous les palmes, les vach­es souf­flent dans l’air chaud, les hommes som­no­lent dans des hamacs leurs ser­pes posées au sol. Sen­sa­tion d’har­monie, peut-être illu­soire, dont nos cam­pagnes ont per­du le secret.