Ombres

Pour la pre­mière fois au Guintzet, je n’ai plus accès lorsque je fixe de nuit le pla­fond de ma cham­bre, au lan­gage vol­u­bile et changeant des lumières et des ombres que pro­jet­tent sur leur pas­sage les phares allumés des voitures, l’im­meu­ble étant con­stru­it en retrait de la rue. Au squat de Roches, j’ai sou­vent fait le pro­jet de cap­tur­er ces formes glis­santes en les détourant au cray­on. A six ans, dans ce gros HLM blanc des bor­ds de la route du Lac à Prév­erenges, je me sou­viens que déjà je repous­sais le som­meil afin de suiv­re leurs mouvements.

Crise

Deux boulan­geries proches de l’im­meu­ble de la rue Jean-Gam­bach. L’une rue du Jura. Clo­chette qui tinte, dame atten­tive, quelques mots échangés avec la com­mande du pain, et l’au revoir. L’autre place de la Gare. Aligne­ment de jeunes filles pinces à la main désig­nant à n’en plus finir des clients enfilés et anx­ieux. Caisse enreg­istreuse qui crépite et faute de temps, de part et d’autre, for­mules con­v­enues. Le XXème et le XXIème.

Lecture rapide

La lec­ture rapi­de ne per­met ni de com­pren­dre ni de voir. Elle ne fait que saisir. Dif­férence que l’on retrou­ve entre se rafraîchir et boire.

Français

Sen­ti­ment de fuir d’une ville dans l’autre à mesure que celle-ci, dev­enue mécon­naiss­able sous l’ef­fet des trans­for­ma­tions de toutes sortes, impo­sait la retraite.  Et ain­si je me retrou­ve à Fri­bourg, adossé à la Suisse-alle­mande, regar­dant devant moi Lau­sanne et Genève, ces lieux livrés aux étrangers, tra­vailleurs, abrutis ou oppor­tunistes, qui eux-même ont fui leurs villes natives, sachant que si je con­tin­ue de reculer je serai placé hors du vivi­er natal de la langue.

Maçonnerie

Longue­ment observé sur l’île de Chang une guêpe maçonne qui bâtis­sait un nid con­tre l’une des parois du bun­ga­low. Ayant aspiré de la glaise dans le marais, elle se posait sur son édi­fice, se car­rait sur les pattes arrière puis faisant vibr­er ses antennes crachait la pâte stock­ée dans son abdomen. La quan­tité délestée à chaque voy­age était étonnante.

Detroit

Pro­jet Detroit. Rédi­ger une His­toire intime du pét­role. Com­ment le fioul enferme met le corps pour le met­tre en mou­ve­ment, créée la civil­i­sa­tion du moteur puis sur le déclin aboutit à une décar­céra­tion. Métaphore de l’ac­ci­dent et de l’ex­trac­tion du blessé. En par­al­lèle traiter de la ques­tion de l’art dans le vie, de son étouf­fe­ment, de son retour. Inscrit depuis hier sur Couch­surf­ing, je regarde qui pour­rait m’héberg­er au Michigan.

Appel

Une caméra de sur­veil­lance de la Ville filme mon immeu­ble et ma cham­bre pen­dant mon som­meil. J’ap­pelle deux fois “maman!” et me réveille.

easyJet

Croisé cet homme. Deux mètres, des bras et un cou, une tête mas­sive. Il était là, à côté de moi , mais tout en le regar­dant, je ne le voy­ais pas. Il réag­it le pre­mier:
- Salut!
Et me remer­cie pour le livre et pour la dédi­cace Je cherche. Lui aurais-je envoyé le Tryp­tique?  Il me rap­pelle qu’il m’a fait par­venir son exem­plaire d’easy­jet par la libraire qui me rece­vait et que je l’ai signé.
Ce n’est pas nou­veau: dès qu’il y a du monde autour de moi, je fais les choses par automa­tisme.
- Et ça marche?
- Oui, ça se vend bien. Il faut dire que c’est facile.
- Oui, mais c’est ce qu’il faut. C’est ce qu’on veut tous.
Me croira-t-on si je dis: pas moi?

Espace

Trois séances de com­bat après entraîne­ments entre le lun­di et le mer­cre­di. le lende­main, au terme d’une som­meil dif­fi­cile, je monte sur le vélo pour un tra­vail de recon­nais­sance du réseau. Je me traîne. De poste en poste, je roule avec une peine aug­men­tée, les côtes et les jambes endo­loris par les coups. Et soudain, il me sem­ble que la ville est immense, que les dis­tances sont démul­ti­pliées, que je suis per­du dans l’espace.

Samedi

Same­di — je relève de soirée. Les enfants n’ont qu’un souhait, se tenir dans le préau der­rière l’im­meu­ble, y jouer. Le repas fini et court comme  sera le week-end — ils repar­tent pour Genève dimanche après-midi — nous par­tons tout de même en prom­e­nade. Cen­tre-ville, escaliers, bor­ds de la Sarine puis la route de la pis­ci­cul­ture dans les gorges du Got­téron. Luv et moi allons devant et par­lons, Lucian et Aplo der­rière, cri­ant, sautant, escal­adant. Il y a vingt ans, à l’oc­ca­sion d’une réu­nion de tra­vail, ma mère nous avait emmené sur le même chemin et sachant que nous habi­tions alors mon frère et moi à Genève, je me demande aujour­d’hui pourquoi elle avait choisi cet endroit reculé. Depuis, j’ai emprun­té trois fois la route, puis le sen­tier de forêt et son sys­tème de passerelles et de ponts. Cette-fois, j’an­nonce aux enfants que nous irons jusqu’au bout. A ma grande sur­prise, après une heure et demie de sen­tier nous sommes encore dans les gorges. Quand nous débou­chons à la hau­teur de Tafers, voici une ferme sur la riv­ière avec son enc­los à vache et son pad­dock, lieu qui ne ressem­ble aucune­ment à celui dont je gar­dais l’im­age. Autre motif d’é­ton­nement, la nature labyrinthique de cette prom­e­nade: le chemin grimpe sur les buttes, dévale, s’ou­vre sur des précipices, s’éloigne et se rap­proche du Got­téron. Ici et là, des pique-niqueurs allu­ment des feux à l’abri d’une végé­ta­tion humide et sauvage. Luv remar­que que nous avons fait une marche sim­i­laire dans le Col­orado. Enfin, lorsque nous rebrous­sons chemin sur­git l’inévitable ques­tion du temps de retour. Je tem­po­rise, promet une glace puis m’aperçois un peu tard que mon frère m’a con­fié Lucian en pré­cisant que blessé à la jambe il ne devait pas marcher.