J’aime beaucoup, non pas les trains, qui depuis peu en Suisse sont devenus de véritables transports de prisonniers, mais le bruit des trains que j’entends résonner la nuit, quand la ville se tait, au pied de la colline du Guintzet, à Fribourg: chuintement des rails, cadences des wagons, sifflement des freins. Ces bruits disent que la rail est relié au rail, que ces rails forment un réseau, que ce réseau traverse les pays, qu’en montant dans un train on peut visiter le monde.
Torrevieja 3
Depuis l’année dernière, nouvelles fermetures de commerces. Le restaurant de la place du Sacré cœur, à remettre, le marchand de glace de la Calle de los torrevienjenses ausentes, à louer, les agences immobilières de la calle Ulpiano, à vendre… Aux enfants je demande quelle est la seule boutique qui s’est agrandie et offre une vitrine pleine. C’est le Mont-de-Piété. L’année dernière, ses rayonnages comprenaient une console de jeux et deux casques de motocross. Prix des casques: Fr. 4.- l’un. Du matériel neuf. Aujourd’hui, les rayonnages sont chargés de matériel hi-fi, de montres, de petits meubles. Pourtant, nous sommes seuls dans la boutique. Le vendeur fixe son téléphone portable, à moins qu’il ne dorme. Sur les quais en revanche, en ce jour qui précède le vendredi saint, plus de monde que jamais. Et dans les porches des immeubles, sur les bancs des parcs, à l’angle des rues, comme si l’Espagne de 1950 et sa société des plaisirs simples, se rencontrer, bavarder, échanger des recettes, parler du ciel, était en train de renaître.
Torrevieja 2
Grande luminosité sur la playa del Cura, eau claire contre le sable, bleue au large. Les valises posées, nous allons chez Andrès. Il nous dresse une table près du bar — il n’est que 14h00, mais la salle à manger est pleine — ses enfants servent, sa femme est aux fourneaux, il y a de la paella en entrée. Je garde mes lunettes et ma casquette: l’amoxyline que m’a prescrit la pharmacienne de Fribourg m’a gonflé le visage, on croirait que j’ai avalé une pastèque.
Torrevieja
A 4h30, taxi pour Cointrin après la nuit au bureau. Dans l’avion, le siège de Gala payé mais vide. Puis une heure dans l’aéroport d’Alicante à attendre le bus côtier. Il file sur cette autoroute qui traverse le paysage sec et abandonné d’Elche où pousse une partie des fraises gonflées à l’insecticide que l’Espagne distribue aux Européens. Enfin Torrevieja, pleine de soleil. Nous tirons nos valises jusqu’à la mer, saluons au passage des voisins qui semblent n’avoir pas bougé depuis Pâques de l’année dernière. Les enfants ent de la répartition des chambres dans l’appartement de location tandis que j’accompagne Conchita à la banque pour changer mes billets de 500 Euros. Au bout de vingt minutes d’attente, comme c’est notre tour, le préposé quitte le guichet, sort de la succursale, rentre chez lui. Apparaît une femme haute sur talons. Elle s’assoit, fait un téléphone, pianote sur son clavier. Alors que nous attendions sur des chaises, une vieille dame est entrée des papiers à la main. Elle les déchiffrait avec peine. Je me retourne. Elle n’a pas cessé. Elle essaie de lire, de comprendre, feuillette un carnet de chèques. La femme du guichet pose le téléphone. Je présente mes billets. Il va de soi que c’est à Conchita d’exiger, mais je ne la connais pas assez pour le lui demander. Je présente mes billets, demande de petites coupures.
-Etes-vous client de la banque?
-Non.
Conchita ne réagit pas. Je la toise. Elle balbutie:
- …moi, je suis cliente.
Quand on songe que cette banque est quelque autres sont directement responsable du vol à grande échelle organisée ces dernières années.
- Je vais vous donner duc change, mais c’est exceptionnel, à cause du blanchiment de capital et tout ça…
Dimanche
Chez l’ophtalmologue. En bas devant l’hôpital, assise au soleil, ma mère lit un roman. Dimanche. La tête posée dans une machine. La traductrice, en français:
- Le docteur dit que l’iris n’est pas touché.
- Je comprends l’allemand.
Le médecin donne alors ses recommandations pour le voyage en avion et le retrait des fils. Heureux de pouvoir parler l’allemand ou tout simplement, de pouvoir parler une langue. Il cherche des mots dans le dictionnaire, se confronte au français. La traductrice, très droite, habillée à la façon d’une maîtresse d’école des années 1950. Pour arriver jusqu’à eux, il faut suivre une ligne rouge tracée au sol. Les couloirs sont vides. Mon oeil est fermé, les cils tenus par des caillots de sang.
Chute
A trois heures ce matin, tombé sur la tête. Je me remets en selle en jurant mais constate vite que je suis inondé de sang. Le vélo cadenassé, je me regarde dans le miroir de la salle de bains. L’arcade est ouverte, l’oreille en bouillie, un morceau de joue pend et je ne vois plus. Quelques minutes plus tard, je me présente aux Urgences. Entre deux, l’instinct a commandé. Un torchon pressé sur la plaie, j’ai affiché à l’écran le plan d’accès de l’hôpital, sorti la voiture du garage et réussi malgré mon état d’ivresse avancé à la placer entre deux voitures de police sans éveiller les soupçons. La responsable de l’accueil enregistre mes noms et prénom, imprime un bracelet, me le passe autour du bras — je saigne. Deux docteurs discutent de l’intervention. Elle durera une heure et demie. Désinfection, anesthésie, couture. Un Algérien me glisse dans un scanner, une infirmière m’enveloppe dans une couverture chaude. Quelqu’un peut-il venir vous chercher? Non. Les docteurs conseillent d’attendre jusqu’à l’aube; si je plante la voiture, ils sont responsables. Que j’aie manqué la rampe de la Miséricorde et foncé dans l’escalier, que j’ai volé par dessus le guidon pour atterrir sur le visage, ne me surprend pas. Qu’un tel accident arrivât tout autre jour m’aurait surpris, pas ce soir. Après l’entraînement de boxe, au moment de rejoindre Etan, je savais que la soirée serait marquée. De retour de Malaga en début de semaine, je prends le téléphone, parle aux enfants. Ils hésitent à venir passer le week-end. Je demande qu’ils me disent leur décision avant jeudi, répète ma demande à Olofso. Arrive vendredi, pas de nouvelles. Avant de descendre boxer au sous-sol, je fais un message à Gala, lui rappelle que l’avion pour Alicante est mardi. En bas, entraînement intensif et combat dans le ring. Tout va bien jusqu’au moment où je suis affronté à un Russe. Quelques secondes lui suffisent. Il place des coups. Retour au vestiaire, Gala écrit: je ne viens pas, bonnes vacances. Vexé, calme, furieux, je résous de me séparer d’elle. C’est alors, au moment de quitter l’appartement, oubliant de mettre à sécher mes affaires de sport (ce que je n’oublie jamais) que je me représente la soirée. Sentiment de quelque chose de négatif. Comme si fixant un rideau, je pouvais deviner ce qu’il cache. Nous buvons en vieille-ville. Etan parle de mon “volontarisme”, de mon “application”, de leur poids, d’une écriture plus organique, autrement libérée, j’acquiesce, il y aurait long à dire, je rappelle tout de même que je tiens à la philosophie. Puis il propose d’aller boire rue Bellefontaine chez les prostituées nègres. Une expérience monstrueuse. Qui ne m’amuse pas. Qui me désole. Une image déformée de notre société. De ce qu’elle tolère, de l’avenir qui se prépare. Au lieu de quoi, nous descendons dans une cave à musique. Sorte d’agence matrimoniale pour quarantenaire. Triste, amusant, ridicule, terriblement réel. Où je trouve bien ma place en cet instant. Et pour m’en convaincre, je m’emploie à discuter avec deux filles que je ne trouve ni jolies ni intéressantes ni même sympathiques. Un orchestre joue des reprises. Nous buvons encore. Etan photographie. Puis il s’en va. Je reste. Plus tard je secours rue St-Michel une gamine qui a perdu la raison. Drame habituel des nuits adolescentes. Elle est malade, elle a perdu sea amis, elle n’a plus d’argent, elle ne trouve pas de taxi. Quand celui-ci l’emporte, j’enfourche mon vélo, pédale à toute vitesse dans la nuit, manque la rampe, vole sur l’escalier.
Tatlin
Tatlin, grande, belle, jeune.
- Tu as des couteaux chez toi?
- Mmh.
- Des grands? Oh, j’aimerais les voir. Tu as aussi des armes?
Puis elle propose de faire un barbecue dès que le printemps sera là.
- Avec mes frères nous faisions des barbecues en hiver, sur la montagne. Nous marchions des heures dans la haute neige, et pendant que le charbon brûlait nous avions froid, mais nous ne redescendions pas avant la nuit. Se perdre dans la montagne et dans le noir était une expérience fantastique!
Chinois
Documentaire sur les Chinois en Afrique. Chantiers de voirie, asséchement et culture, cimenteries. L’exemple zambien. Les Chinois, roboratifs, butés, coupés de toute fantaisie. Les noirs, infantiles, invertébrés. Entre les deux: la religion de l’argent telle que formulée par le pouvoir blanc au dix-neuvième.