Je gare la voiture au bureau, écarte la pile des factures, décroche le vélo, gonfle les pneus, passe mon sac de colleur et pars pour Satigny. Vingt jours que je n’ai pas vu les enfants. Depuis le départ pour Détroit. Autant pour Gala. La ville est calme, le trafic dangereux. Il fait chaud. Je roule lentement. Ma chemise doit durer jusqu’au lendemain, j’ai prévu d’acheter le reste sur place, à Munich. Olofoso a appelé la veille:
- Tu pourras nous aider à monter deux meubles?
J’attends le Pré-gentil à cinq heures, les enfans sont là, avec leur mère; elle s’excuse:
- Je n’ai que de la 1664!
Elle propose de sortir la voiture.
- J’irai à pied.
J’en profite pour faire une balade avec Aplo et Luv qui me racontent leurs vacances à Béziers. Puis les voisines défilent. J’ignore ce qu’Olofso leur raconte, mais elles trouvent des prétextes et entrent dans l’appartement pour voir à quoi je ressemble. A vingt-deux heures, Olofso demande si je suis toujours d’accord de monter les meubles. Alors que je comprends: il s’agit de tirer de leurs cartons une quarantaine de planches de contreplaqué et de monter un bureau et une bibliothèque. Moi qui croyais que nous parlions de portage. Quatre heures plus tard, la réserve de bière est épuisée, je suis détrempé, des écrous et des ressorts traînent encore au sol mais pour l’essentiel, le travail est fait. Je me couche dans le canapé. Un chat rôde dans le salon.
Veille
Une famille
Gala proteste.
- Nous sommes une famille!
J’acquiesce du bout des lèvres.
- Mais enfin, si tu dois discuter de l’avenir d’Aplo, de sa scolarité, pourquoi avec Olofso? Cela ne dépend que de toi et de moi!
Sauf que Gala est sur la Côte-d’Azur et que c’est en Suisse que les problèmes se règlent, en Suisse que je rencontre les professeurs et le directeur d’établissement qui menacent d’envoyer Aplo en apprentissage au prétexte que la scolarité obligatoire est finie et que l’Etat ne me doit plus rien, en Suisse qu’il s’agit de monter au créneau et de se faire entendre. D’ailleurs Gala ne compte pas revenir à Fribourg avant le départ pour Munich.
- Revenir? pour quoi faire? Tu es occupé, non?
- Non!
- Oui, enfin, tu as ta boxe, ton livre.
- J’ai fini.
-… de toute manière, il pleut.
- Oui.
- Et que ce soit bien clair, si tu veux que je m’occupe encore d’Aplo, comme je le fais depuis qu’il est né, à l’avenir je serai présente à chaque nouveau rendez-vous!
- Il y en a un lundi, au cycle.
- Et tu ne pouvais pas me le dire avant!
- Je l’ai appris hier!
- Et voilà, c’est ce que je disais!
- Tu disais?
- C’est scandaleux!
Puis Gala décide de ne pas rentrer. Nous nous verrons directement à l’aéroport de Cointrin, me dit-elle. Si c’est comme ça, elle ne rentrera à Genève que pour prendre l’avion. Elle a exigé des vacances à Munich, un repas pour son jour d’anniversaire — à Munich. Elle veut faire du vélo. A plat. E, comme elle me l’explique su un ton d’évidence: tu pars en Espagne sans moi j’ai donc droit à des vacances. Elle oublie de dire qu’en avril, lorsque j’ai fait valoir qu’il était grand temps de s’inquiéter d’un échange de maison pour l’été, elle a retenu Berlin et Munich.
- Et si ça ne marche pas? dis-je.
- Et pourquoi ça ne marcherait pas?
- Parce que les Allemands ont envie de mer et de soleil et que que nous offrons un appartement à Fribourg.
- Et alors?
- Rien, ce n’est pas gagné, c’est tout.
- Mais si!
- Dans ce cas-là, tu peux t’en occuper!
- Je ne sais pas faire.
- C’est très simple…Laisse-moi te montrer!
- Mais enfin, tu ne peux pas t’en occuper?
Quinze jours plus tard, après que j’ai envoyé quinze demandes dûment argumentées aux familles offrant des appartement et des maisons en Allemagne comme le souhaite Gala:
- Pas une seule réponse positive. Si nous ne prenons pas une décision, nous allons restez le bec dans l’eau. J’ai une proposition pour la Navarre.
- En Espagne? Il fera trop chaud! Je ne viens pas!
- La Navarre est une des régions les plus tempérées d’Espagne en été, ce n’est pas Tolède!
- Tu mens. Il va faire 40 degrés. Vas‑y seul avec les enfants et tu m’emmèneras à Munich pour mon anniversaire!
Fordétroit
Mis un point final au manuscrit de Fordétroit. Une affaire bien menée, une écriture enthousiaste. Quand je songe aux tergiversations que suscite la reprise du roman. Que de tâches n’inventè-je pas pour retarder le moment d’y travailler. Dès lors pour quoi y insister? Je ne sais pas. Il est là, achevé ou presque, et cela depuis deux ans. Le plus étrange est que je le crois bon. A ce jugement se mêle un fort sentiment d’inutilité. Il me semble corrigé le texte d’un autre. Un chapitre et j’éprouve des haut-le-cœur. Alors que le livre sur Détroit… Inséparable des errances dans la ville, lumineux, satisfaisant. Un miroir. Le nuit, comme je ne peux dormir, je cherche le titre de la première partie. C’est un jeu plaisant car je sais que je vais aboutir. Avant le départ, dans le carnet qui m’a servi à noter les premières phrases, j’avais inscrit ce titre. Or il a disparu. J’ai beau feuilleter les dix pages annotées du carnet, il ne s’y trouve plus. Il me faut un mot en cinq syllabes (pour l’effet de symétrie le titre de la deuxième partie: décarcération) qui signifie à la fois “voiture” et “fermeture”. A la fin — trois jours et trente néologismes — j’opte pour immofermeture.
Madrid
Monfrère reparti avec Léal, nous passons encore quelques jours à ce rythme, piscine, repas au restaurant, tortilla le soir, balade et apéritif sur la place de l’hôtel de Ville où joue une fanfare les dimanches, puis je fais une surprise: nous irons à Madrid le surlendemain. Mercredi en début d’après-midi nous garons ainsi sous le Corté Inglès de Princesa, déposons nos affaires dans la chambre de trente mètres du Husa et dînons dans une salle de restaurant cachée derrière un bar d’ouvriers, le Ligal. Serveurs en blanc qui ont dû faire leur apprentissage après-guerre et ont les manières de vieille Espagne. Nous partons ensuite par la place d’Espagne puis la Gran Via vers le quartier du Rastro et revenons de nuit par Malasanas. Les enfants enthousiastes, fascinés par la densité des attractions qu’offre la grande ville. Je leur montre les endroits où je me promenais à 12 ans les mercredi après-midi, les ruelles, les bars, les places, les stands de glace. Je leur raconte aussi les déplacements: certains quartiers autrefois à l’abandon aujourd’hui cotés, des bâtiments symboles, ceux de la place d’Espagne par exemple, désormais murés.
Foi
Croire à ce qui n’a pas encore eut lieu est plus difficile que de croire à un événement passé, d’où la formule de persuasion dans la religion chrétienne. Ma foi est de la première espèce: non seulement je crois à ce qui n’a pas eut lieu, mais à ce qui pourrait n’être pas et dont la nature essentielle est donc la foi.
Monfrère
Monfrère choqué quand je dis que racheter une maison ne m’intéresse pas, que je n’ai rien envie de posséder et que, de toute manière, de façon subreptice, l’État va confisquer la propriété.
- Mais enfin, tu ne vas pas continuer à habiter dans un appartement!
Réaction qui est aussi la mienne: vivre en appartement à toujours été dans la famille un aveu d’échec.
Jeunes
Un copain albanais, maçon à Fribourg, à qui je dis deux mots sur mon voyage à Détroit.
- Il y avait des jeunes.
- Pas d’enfants, non.
- Non, des jeunes.
- Des adolescents?
- Non, des jeunes comme moi.
- Quel âge as-tu?
- 30 ans.
- Oui… pas beaucoup.
Question pertinente qui ne me serait pas venue à l’esprit. Jamais je n’envisage une situation en termes de possibilités de travail.