Dépendance

La régie appelle. Les palettes, dans le garage, c’est à vous? Et de m’ex­pli­quer que cela gêne: le voisin ne peut se gar­er.
- Et pour cause, il ne sait pas con­duire?
- Je crois que vous avez déjà eu des ennuis avec lui?
- Oui, il m’a enfon­cé qua­torze fois ma voiture.
- Mais depuis?
- Rien. La police a fait son con­stat, il est respon­s­able, il va pay­er.
- Ah, je croy­ais… Parce que sa femme n’ose plus sor­tir dans le jardin.
- Sor­tir dans le jardin?
- Oui, elle a peur.
- Extra­or­di­naire.
- Bref, pour ces palettes?
- Je vais les déplac­er.
Sur ce je laisse pass­er deux jours. D’une part je manque de temps, d’autre part je ne sais où ranger les trois cent cadres rangés sur les palettes, mais aus­si par principe. Et l’a­vant-veille du départ pour l’Es­pagne, j’at­trape mes gants et je descends dans le garage où je con­state que le voisin, inca­pable de manœu­vr­er pour gare sa voiture à sa place, l’a alignée con­tre les palettes. Je pour­rais déplac­er mon matériel en le pas­sant par dessus le capot de sa voiture, mais il est tout de même ques­tion de quelques trois cent kilos. Je sonne à sa porte. Pas de réponse. Je sonne encore. De retour au garage, je m’at­telle à la tâche. Deux heures plus tard, lorsque je remonte à mon apparte­ment érein­té et suant, le voisin et sa femme m’at­ten­dent sur la pas de portes encadrés de deux policiers. Ceux-ci me deman­dent s’ils peu­vent m’ac­com­pa­g­n­er. Je les en prie.
- Ils nous ont appelé car ils ont peur.

 

Pinacothèque

Nou­velle pina­cothèque de Munich. Voilà une année que Gala me par­le de vis­iter les col­lec­tions, que dis-je, deux ans. Aujour­d’hui dimanche, nous prenons nos entrées. Or, dès les pre­mières salles, elle hâte le pas. Elle n’aime pas les fresque his­toriques, a le roman­tisme alle­mand en hor­reur, trou­ve les toiles trop vastes, trop mil­i­taires, trop maniérées.
- On ne va pas tout vis­iter aujour­d’hui, n’est-ce pas?
Ce qui sig­ni­fie: par­tons et ne revenons pas. 

Raison

Lorsqu’on a choisi d’avoir rai­son envers et con­tre tout force est d’asseoir sa cer­ti­tude sur la cul­pa­bil­ité d’autrui.

Début

Jouhan­deau con­state que ce n’est pas le désir de ceci ou de cela qui vient à man­quer, mais le désir; voilà le début de la vieil­lesse. Le pro­grès rejoint l’usure.

Deutches museum

Le matin je me rends sur l’Is­ar et prends un bil­let pour le Deutsches muse­um, le musée des tech­niques que m’a recom­mandé Mon­a­mi. Avant de com­mencer la vis­ite, je demande les toi­lettes. La dame du garde-robe m’indique un pas­sage dérobé. Je descends deux séries d’escaliers et trou­ve les toi­lettes. Quand j’en sors, j’ai le choix entre mon­ter vers les salles ou con­tin­uer de descen­dre. Etant déjà loin de la halle d’en­trée et sachant que je ne reviendrai peut-être pas, je descends. Un niveau, encore un, puis un troisième. Main­tenant la lumière est faible, l’at­mo­sphère lourde, le silence total. Je n’en­tends que mes pas. Les parois sont de pierre, je suis sous le musée. Je con­tin­ue de plonger dans les entrailles de la terre. Sans aucun doute, je suis plus bas que le lit de la riv­ière. J’at­teins alors une plate­forme d’où part une galerie de for­age. Je me baisse et j’a­vance. Pen­dant plus de trente min­utes, je marche d’un bon pas à tra­vers des boy­aux qui débouchent régulière­ment sur des salles où se trou­vent des machines extra­or­di­naires, dans un décor recon­sti­tué à l’i­den­tique, de mines de char­bon, de puits de pétroles, de car­rière de pierre et de métaux. A l’oc­ca­sion, je croise un père de famille ten­ant con­tre lui ses enfants effrayés ou une gamine anx­ieuse qui à mon exem­ple hâte le pas dans l’e­spoir de trou­ver une issue à ce labyrinthe.

Augustinerbiergarten

Cer­tains jours, je ne sais pas lire les plans. Ain­si tout-à-l’heure pour gag­n­er la brasserie Augustin­er située près de la gare fer­rovi­aire, nous avons fait le tour de la ville par l’Olympia­park. Gala était heureuse: rien que du plat et du soleil, et d’a­gréables pistes cyclables. Bâti­ment de briques sans intérêt, mais intérieur des salles à boire joli­ment décorés de vieux bois et de cuves en cuiv­re. Nous deman­dons la ter­rasse. Un escalier étroit, amé­nagé sans grand frais, y mène. D’ailleurs les tables instal­lées sur le toit sont toutes occupées, et d’abord par des touristes ce qui nous décide à pren­dre place à l’in­térieur. Cela n’a pas le charme du Bier­garten situé à quelques cen­taines de mètres et où nous avons bu abon­dam­ment l’an dernier avant d’es­suy­er l’or­age, mais vu la tem­péra­ture élevée la salle est calme et plaisante. Quand nous reprenons les vélos, nous pas­sons devant le jardin: huit milles per­son­nes sont instal­lées là devant leur bock et des orchestres jouent.

Sous-sol de Munich

Au cen­tre de la ville, hormis les rares touristes, on trou­ve les noirs devant les toi­lettes ou à l’in­térieur de celles-ci, assis tout le jour, un panier posé sur une table pour récolter un pourboire.

Fleming’s

Retour au Flem­ing’s hotel dans Schwabing. L’an dernier, nous venions en voiture et le per­son­nel de la récep­tion m’indi­quait l’en­trée du park­ing. J’en­gage la voiture sur une rampe en col­i­maçon pour aboutir dans une pièce étroite où il s’ag­it de manœu­vr­er afin d’en­tr­er son véhicule à recu­lons sur une plate­forme métallique qu’un pré­posé élève ensuite à la façon d’un ascenseur. Je pour­rais remon­ter la rampe mais il sem­ble encore plus sim­ple de reculer et de se gar­er. Je tente le coup. En vain. La voiture est trop large, elle rase les murs. Si je force, j’y laisse la car­rosserie. Résul­tat, je remonte à grand peine en sur­face, tourne dans le quarti­er, déniche une place à deux kilo­mètres, reviens au pas de course et trou­ve Gala dans le fau­teuil à lire.
- Tu as fait long.
Cette année, nous sommes à pied. Descen­dus d’un bus de l’autre côté du pâté d’im­meubles et taxi pour les derniers mètres.
“Bien­v­enue Mon­sieur Friederich. Je vois que vous aimez notre hôtel. J’ai pour vous une cham­bre à l’é­cart, agréable et silen­cieuse”.
Nous mon­tons, trou­vons la cham­bre. Gala fait une obser­va­tion. Elle a rai­son. C’est plus petite que l’été précé­dent. Je fais remar­quer que j’ai choisi le même stand­ing. Gala qui pen­sait que j’é­conomi­sais descend alors à la récep­tion. Quelque min­utes plus tard nous sommes instal­lés sur cours, dans les meilleures con­di­tions. Nous descen­dons louer des vélos chez les les­bi­ennes de Léopold strasse et roulons en direc­tion du jardin anglais. Le soir, sur la ter­rasse comble du Oster­waldgarten, nous dînons à côté d’un cou­ple à qui Gala fait la con­ver­sa­tion avec ent­hou­si­asme. Puis la bière lui monte à la tête et elle m’ag­o­nit, au point que je ne peux plus manger. Dix fois je lui dis de par­ler moins fort, de mieux se tenir, d’ar­rêter de hous­piller.
Elle con­clut:
- Et il est hors de ques­tion que nous fas­sions l’amour avant que tu m’aie présen­té des excus­es!
Bien enten­du, j’ig­nore de quoi elle par­le. Peut-être ces vingt jours qu’elle vient de pass­er seule, comme s’ils étaient de mon fait. Je pose deux bil­lets, me lève, quitte la ter­rasse, remonte à vélo vers Schwabing par un rac­cour­ci. Au car­refour d’Oc­cam­strasse, Gala sur­git. Elle se place dans ma roue, nous rentrons. 

Littérature

La lit­téra­ture est l’œuvre de ceux qui ne com­pren­nent pas le monde. Ils l’ac­com­mod­ent par les mots, toute leur vie cherchent à sympathiser.

Réveil

Sep heures un quart. Four­bu, assom­mé, je me rase. Le chat grimpe dans les rideaux, les enfants dor­ment. Je pars à vélo pour l’aéro­port, rate une bifur­ca­tion, me retrou­ve dans le traf­ic des pen­du­laires, cade­nasse enfin au niveau Arrivées et gagne l’en­trée du secteur inter­na­tion­al. Passent dix min­utes. Gala devrait être là. Nous avons con­venu d’un ren­dez-vous à huit heures moins le quart. A huit heures, tou­jours per­son­ne. Si elle ne vient pas, je renonce. Oui, mais il est trop tard pour annuler l’hô­tel. Et à ce prix-là… D’un autre côté, si je pars seul, que ferai-je à Munich? Huit heures dix. Per­son­ne. Et son portable ne répond pas. J’ap­pelle chez son fils. Un enreg­istreur. Enfin. à huit heures et quart je l’aperçois au bout de l’é­tage. Elé­gante, belle. A petits pas. Le port haut. Gala approche. Lente­ment. Puis elle se place à côté de moi. Ne dis rien.
- Tu fais quoi? On va man­quer l’avion!
Elle s’of­fusque.
- C’est de ta faute, tu as dit que tu me réveil­lais!
- Que je te… Mais enfin, tu n’es pas assez grande pour te réveiller?
- J’au­rai pu ne pas me réveiller. La seule chose que tu devais faire pour moi, tu oublies de la faire!
- J’ai des cen­taines de choses à faire! Mets le réveil. Et d’abord, pourquoi ne réponds-tu pas au télé­phone?
- Tu avais promis que tu me réveillerai!
- Quand?
- Il y a déjà longtemps !