Rue du Jura

Rue du Jura, la fille qui me précède entre dans un immeu­ble. Comme moi elle répond à une offre d’emploi, mais lorsqu’elle appelle l’as­censeur, je vois que je ne vais pas pou­voir mon­ter. Je bande. Une autre fille rejoint la pre­mière. Même motif: l’of­fre d’emploi. Je tire mon mail­lot sur mes cuiss­es pour cacher l’érec­tion, mais le mem­bre est trop gros et je ne porte pas de pan­talons. Les deux filles se tien­nent devant l’as­censeur. La cage descend. J’e­spère d’abord que l’érec­tion va tomber puis dois me ren­dre à l’év­i­dence: je ne puis mon­ter, je n’au­rais pas le poste. Soudain la pre­mière fille me prend dans les bras et me récon­forte. Mais il y a ceci: je ne suis qu’un dessi­na­teur sans tal­ent, elle est math­é­mati­ci­enne. La dif­férence est cri­ante: mon tableau est flou, expéri­men­tal, per­son­nel. Le sien est pré­cis, lan­gagi­er, universel.

Entente

Caba­n­is sur Voltaire et l’e­sprit cos­mopo­lite pen­dant le siè­cle des lumières: “on goû­tait les joies d’une société où cha­cun se com­pre­nait à mi-mot”

Chat

Chaque fois que le chat tra­ver­sait le salon il changeait de couleur.

Espoir

- Qu’e­spér­er?
- Mais rien, rien.
- Alors que faire?
- Faire? Mais pour cela, il faudrait espérer.

Mala banca

Une fois de plus j’es­saie de louer un apparte­ment sur le côte espag­nole. Les pro­prié­taires ne répon­dent pas. Les ban­ques les oblig­ent à pub­li­er des annonces, mais l’ar­gent du locataire reviendrait à la banque et il s’ag­it de se venger des prêts pour­ris con­sen­tis par ces mêmes ban­ques, donc ils ne répon­dent pas, l’ap­parte­ment reste vide, il s’a­joute aux cen­taines de mil­liers d’ap­parte­ments vacants et les prix con­tin­u­ent de chuter.

Ménager

Ménag­er tout le monde. Le temps que cela prend. Et dire que dans la phase d’as­cen­sion, c’est le devoir pre­mier du politicien.

Le prisonnier

Croisé le pris­on­nier. Je m’en­gouf­fre dans le tun­nel de la gare, il me hèle. Je ne le vois pas aus­sitôt. Mais j’ai sen­ti sur le bord de la rétine un mou­ve­ment inhab­ituel. Dix mètres plus loin, je freine, tourne le vélo, remonte la rue. La dernière fois que nous avons bu ensem­ble, j’é­tais encore dans le stu­dio du Criblet, ces quelques mètres d’habi­ta­tion, tra­vail­lant ma vision de la ville, ne sachant si je devais m’établir à Fri­bourg pour quelques temps. Et le pris­on­nier fai­sait par­tie de ces per­son­nages pit­toresque de la pre­mière péri­ode. Il me serre la main.
- Voyons-nous!
Une telle pré­cip­i­ta­tion dans les manières en dit long: nous avons pas grand-chose à nous dire, aus­si “voyons-nous!” Cepen­dant, de ce point de vue-là au moins, je con­tin­ue à croire à l’homme, surtout s’il est improb­a­ble, par exem­ple vit un des­tin d’ex-pris­on­nier. Alors en effet, pourquoi ne pas pren­dre ren­dez-vous? Une dis­cus­sion même lâche peut don­ner quelque chose et ce quelque chose nous aider, nous faire. Reste: m’é­tant engagé — et engagé j’honore — il faut que j’ap­pelle le pris­on­nier lun­di prochain et fixe et le voie.

Petit Rousseau Illustré.

Aplo croise les voisins. Nous sommes en con­flit, il le sait et cherche à en mesur­er la per­ti­nence des mes cri­tiques en jaugeant le mon­sieur et la dame. Il me dit:
- Elle est… elle est étrange.
- C’est une sorte de ham­ster.
- Lui a l’air nor­mal, mais elle!
- Je me demande pourquoi des gens qui parais­sent aus­si frus­trés pren­nent le risque d’emmerder le monde…
- Et j’ai vu leur l’en­fant.
- Il est petit.
- Oui, et il a un casque, mais il a l’air gen­til. Il m’a souri.
Je pense: Petit Rousseau illustré. 

Couple

De crainte d’être seul, sans femme, à une époque de la vie où for­mer un cou­ple est un rite de pas­sage devant lequel seuls les plus com­plexés, les plus laids, les plus faibles échouent, j’ai aimé sans désir­er et désir­er sans aimer, choisi dans la pré­cip­i­ta­tion ou cédé aux oppor­tu­nités. Aujour­d’hui, la soli­tude m’ap­pa­raît comme une force et j’imag­ine mal for­mer un cou­ple sans que s’y attache toute la nuance de valeurs qui en font le poids: amour, désir, intérêt, con­nivence, projets.

Antipathie

Voilà deux ans que je côtoie ce garçon. Je le salue, les autres salu­ent, lui lève le petit doigt, suit son chemin. Il sourit peu, ne bavarde pas. Antipathique, n’est le mot. Lorsqu’on juge antipathique une per­son­ne on fonde ce juge­ment sur l’ex­péri­ence: la per­son­ne s’est man­i­festée, elle par­le, elle agit, elle donne des raisons qui la font juger antipathique. Or, ce garçon remar­que à peine la présence d’autrui. Les per­son­nes ne sont à ses yeux guère plus que des chose. Non qu’il méprise, toise ou fuie, il ignore et cela de la façon la plus naturelle. Je dis dis garçon, mais il va sur ses trente ans. Plus étrange — nous sommes dans un envi­ron­nement organ­isé par une hiérar­chie — ce garçon ne quitte sa froideur que pour s’adress­er au chef. Alors il minaude, sourit, donne des tapes. A quoi peut ressem­bler son monde?