Ce banquier avec qui je fais des exercices en soirée. Deux ans de fréquentation en vestiaire. Et les douches après l’effort: censées rapprocher les hommes. Ce soir nous bandions nos poignets et nos phalanges dans le souterrain avant de cogner. Il est fuyant. A la limite de l’inquiétude. Ma courtoisie comme ma familiarité nient ses repères. J’ignore quels sont les siens — je les devine. Imaginons qu’il soit peintre. Imaginons qu’il soit démiurge, que le monde un instant lui soit à charge — et il est jeune, beau, solide, sérieux — nous procéderions tous, en litanies, vers un horizon figé (mais peut-être est-il au meilleur de son expression dans ce rôle de second couteau…)
Pathos
Cet échafaudage que forme la société tient du miracle et de la médiocrité. Mais les parts sont inégales. Le miracle est de l’ordre du rachat, de la dignité volontaire, une sorte de honte noble: les plus braves d’entre nous s’occupent de sauver les apparences… Quant à la médiocrité, elle est réelle, terrestre, humaine, elle a un nom: inféodation. Ce qui est dit vrai est vrai et s’y conformer c’est embrancher pour la vie un chemin vertueux.
Verracos miniatures
Je marche dans Salamanque à la recherche d’un coiffeur. Un salon pour hommes du périphérique pourrait convenir, mais deux clients attendent leur tour. J’en cherche un autre. N’en trouve pas. Je reviens sur mes pas. Si j’ai de la chance les deux clients ont été servis et le coiffeur m’attend. Je ne retrouve plus le salon. Or, nous devons rejoindre Madrid où l’avion pour la Suisse décolle en soirée. Après le repas, halte à Ávila. Les enfants parcourent la muraille avec ma mère, nous allons à la boutique des touristes. Depuis mon dernier passage, il n’y a que deux nouveaux verracos miniatures à l’étalage. Je fais remarquer à Monfrère que quand le vieux sculpteur qui crée ces figurines mourra, nous n’en trouverons plus. Qui voudrait tailler dans le granit des répliques d’une animal dont les gens ignorent tout? Monfrère achète un verraco cochon. De nuit, dans les halles du terminal 1 de Barajas, les écrans télévision diffusent les images de manifestations en Ukraine: des émeutiers saisissent par le collet des hommes d’affaire en costume et cravate et les balancent dans des bennes.
- Ils jettent des gens importants, dit Aplo.
Castillo de Buen Amor
Castillo de Buen Amor, aux portes de Salamanque. Monfrère et moi y avons passé la nuit il y a trois ans au mois de juin alors que nous roulions à vélo d’Oviedo à Malaga. Château fortifié du XVème qui tient son nom de deux couples d’amants, l’archevêque de Santiago et sa maîtresse Doña María de Ulloa et plus tard l’évêque de Cuenca et sa maîtresse Doña Teresa de las Cuevas. Ironie de l’histoire, l’archevêque et l’évêque portaient le même nom: Don Alonso de Fonseca Quijada. En grande partie intacte, on y accède par un pont tendu sur les douves et les salles comme les chambres, dont certaines dans les tourelles de guet, ont été conservées dans leur état original: blocs de pierre jaunes, plafonds-voûtes, marches d’un tenant. Nous partons courir une douzaine de kilomètres sur la route de terre qui mène au proche village de Topas où les vieillards nous considèrent effarés. Sur une petite place, un vieillard en jaquette de laine et bleu de travail, canne en main, béret sur la tête fait les cent pas. Il va et vient entre un pré où paissent des moutons et le porche de sa maison où sa femme tricote. Plus loin, il y a une discothèque. Bâtiment imposant, néon brisé, peinture effacée. Au sol, de la bouse. Ce village invisible depuis la N630, la route qui relie les Asturies à l’Andalousie. , est marqué par une telle solitude qu’on en vient à se demander si ses habitants savent que Franco est mort. Nous filons dans les champs, puis sur le chemin de retour passons une nouvelle fois par le centre de Topas. Une dame nous crie des mots que nous ne comprenons pas. Nous répondons amicalement avec des mots qu’ellene peut comprendre. Ce qui me rappelle cette scène, en 1991, un matin, alors que nous prenions le départ de notre étape du jour le long du chemin de Saint-jacques, quelque part sur la place d’un village de la Rioja: Monfrère et moi, les mains appuyées contre un mur, faisons des étirements. Une paysanne se place dans notre dos, observe et s’inquiète. Elle appelle un voisin. Celui-ci pour la rassurer explique que nous ne sommes pas des fous en liberté: nous faisons du stretching.
Economie
Au petit-déjeuner, dans la salle de l’Hôtel Corazón de Arribes, sous l’écran de télévision qui diffuse les chiffres du chômage (en hausse) et l’état de la corruption des milieux dirigeants (constant), cet homme de soixante ans qui déclare à ses amis:
- Pour durer, il faut manger correctement. Moi, ma maman me prépare un en-cas sur le coup des onze heures. Et puis, c’est le plus important, il faut travailler le moins possible.
Aldeadávila
Paysage désertique de pierres, de ronces, de prés, de cactus. J’admire les murs de pierre sèche. Des années, des dizaines d’années, des siècles de travail pastoral, de tradition, de patience pour disposer ces pierres plates. Notre camionnette emprunte des routes sinueuses, montantes et descendantes. Les villages sont rares, le kilométrage qui nous sépare de la frontière portugaise diminue. En fin d’après-midi, nous atteignons Aldeadávila, et par ma faute, faisons fausse route. Monfrère plonge dans les gorges. Virages en épingle, long déclin et enfin, amarré sur l’eau plate d’un canyon, un bateau-mouche. Quatre madrilènes nous ont précédé. Sur l’ardoise, un départ est annoncé pour 12 heures.
- Il n’a pas eut lieu, m’expliquent-ils, il n’y avait personne.
Nous croyions trouvé l’hôtel, nous aurons vu le bateau. Demi-tour. Nous voici au village. Immeuble de pierre avec sa façade galicienne: chaux blanches, pierres rustiques. La patronne indique une bar-restaurant, le Paraíso. Saut qu’il n’y a pas de service. Installés sur la terrasse, nous attendons. Les tables sont sur la route. Aucune voiture ne passe. Quand il en vient une, je dis à l’homme qui pénètre dans le bar:
- Il n’y a personne!
Peu après, une gamine s’excuse:
- J’étais ailleurs.
Mais à dix-neuf heures, alors que maman et les enfants nous rejoignent, que la nuit tombe, que nous prenons place autour d’une table ronde, la salle se remplit brusquement. Dix, vingt, vingt-cinq hommes. La gamine saisit une télécommande, un écran descend, les buveurs tournent leur chaises. Tous regardent dans notre direction. Notre table est sous l’écran. Le match commence, nous sortons. Et merveille de l’Espagne, dans ce village endormi, sans travail, sans touristes, du moins en hiver, dans ce village de nuit, il y a un autre bar, celui de la piscine et une autre gamine, pas plus haute que Luv , fine comme un cure-dent, qui nous sert de la salade, du fromage de chèvre, du jambon, de la boisson, des glaces en riant et virevoltant.