Honte

Est-ce que je m’a­muse? Je n’ai pas cessé de répon­dre, oui. Et puis, il y a trois ans, quelque chose s’est brisé. Aujour­d’hui, j’évite de pos­er la ques­tion. Quand je la pose, je suis per­plexe. Je suis ten­té de dire que je m’emmerde. J’ai un peu honte. Ce n’est pas de l’en­nui, je ne m’en­nuie aucune­ment, c’est bien de la merde — je m’emmerde.

Fumiers

Le com­bat est intérieur et il n’a qu’une visée: la tran­quil­lité. Celui qui use de vio­lence afin de porter atteinte à la tran­quil­lité est un mécréant. Son geste trahit une inca­pac­ité fon­da­men­tale à situer le com­bat dans son ordre. La mécréance à un ter­reau: l’in­cul­ture. Et pen­dant ce temps, le per­son­nel d’E­tat répand du fumier.

Parasites

Fri­bourg — des fonc­tion­naires sont dépêchés pour fouiller les poubelles. Il les éven­trent, éparpil­lent le con­tenu et trou­vent une enveloppe com­por­tant l’adresse de Gala à Genève. Celle-ci reçoit alors un cour­ri­er admin­is­tratif à mon adresse étab­lis­sant qu’elle n’a aucun droit de rési­dence sur Fri­bourg et, ne con­tribuant pas aux tax­es locales dont s’ac­quit­tent les per­son­nes domi­cil­iées, ne peut pré­ten­dre béné­fici­er des ser­vices com­mu­naux. Après quoi je reçois un avis de tax­a­tion com­mu­nale pour l’an­née 2014 de Fr. 8800.- (auquel il con­viendrait d’a­jouter les sacs poubelles, ceux-ci n’é­tant pas compris.)

Remuement

Calaferte, en 1975, à l’âge de quar­ante-sept ans: Jouir de ce con­stant remue­ment de la pen­sée est l’une des plus grandes sat­is­fac­tions que l’on se puisse offrir.

Sieste

Le meilleur moment est celui où, dans l’après-midi, en pleine lumière, je ferme la porte, coupe le télé­phone, éteint l’or­di­na­teur et me couche. A l’époque des études, je me per­suadais que ce moment dévolu à la diva­ga­tion com­pen­sait le renon­ce­ment à tra­vailler d’après les livres; aujour­d’hui, je sais que l’imag­i­na­tion libre met directe­ment en appétit de lit­téra­ture et augure sou­vent d’heureux travaux.

Ecriture

La pra­tique de l’écri­t­ure (je ne par­le pas de ces notes) devrait ressem­bler en tous points à la pra­tique de la vie: au milieu des pos­si­bles, on choisit celui-ci ou celui-là. Ce qui nous trompe, c’est l’idée du livre. Cette idée enferme. Puis vien­nent les gen­res qui con­damnent la lit­téra­ture de la même façon que l’E­tat, après l’avoir ren­due pos­si­ble, con­damne la liberté.

Eaven

Tan­tôt, Eav­en m’a effrayé. Je dis cela de façon lit­téraire mais je l’en­tends de manière con­crète. Il a tou­jours les yeux vit­reux. Ce soir, en plus des gants de boxe, il por­tait des lunettes qu’in­quié­taient une buée peu favor­able à la dis­pute du com­bat.
- Oui, je com­mence vers sept heures et demie le matin, mais en général je prends un peu d’a­vance pour arriv­er au bureau avant les autres.
C’é­tait sa réac­tion à cette remar­que que je venais de faire sans espiè­g­lerie au sujet d’Or­restin:
- Sais-tu que je l’ai croisé un soir devant la gare de Fri­bourg? Eh bien, il était cos­tumé et cra­vaté et comme je lui demandais ce qu’il fai­sait là, à dix-neuf heures passées, il m’a expliqué qu’il retour­nait tra­vailler et prof­i­tait de la pause pour acheter du chew­ing-gum.
- Oui, me dit Eav­en, lui c’est autre chose, il vend des assur­ances et lorsqu’il tient un client, cela peut dur­er des heures, il ne le lâche plus.
Cepen­dant, nous box­ions face à de grands miroirs au milieu de dix-huit élèves et Eav­en ajou­ta:
- Moi, je ne tra­vaille pas plus de huit à neuf heures par jour.
A quoi je n’ai pas eu le courage de lui dire ma journée et son mer­veilleux vide interstellaire.

Simplicitas

En art, la sim­plic­ité, lorsqu’elle n’est pas niais­erie, est la plus haute des conquêtes.

Cent kilos

Hier, au télé­phone, le pro­prié­taire d’un chalet de mon­tagne proche de la sta­tion de Leysin. Il s’in­téresse à la porte de monastère que j’ai mise en vit­rine dans notre mag­a­sin de Lau­sanne. Je lui explique les cir­con­stances en romançant quelque peu pour les besoins de la vente. Ce faisant, je m’aperçois que je traîne der­rière moi cette porte de cent kilos depuis douze ans. Achetée sur le marché de Vil­leneuve-lez-Avi­gnon à un gitan qui l’avait volée à Mona­co, je l’ai faite dépos­er devant ma cel­lule de la Char­treuse puis descen­dre avec le con­cours des employés des Mon­u­ments his­toriques à Gim­brède, dans le Gers, avant de la ramen­er en camion avec l’écrivain O.T. à Lhôpi­tal, près de Genève, où j’ai fait fab­riqué des gonds à un forg­eron. Puis je me suis bat­tu avec les hommes de goût de la mairie de Lhôpi­tal qui trou­vaient  préférable d’in­staller entre l’église et le pres­bytère un por­tail de fer pre­mier prix fab­riqué en Chine. Enfin, mon père l’a rap­a­triée sur la Suisse après l’avoir hissée dans une camion­nette avec l’aide de qua­tre ouvri­ers. Durant ces douze ans, j’ai fait des plans, des dessins et n’ait cessé de rêver de ce jour où je la ver­rais enfin debout, entre deux murs por­teurs, avec ses fer­ronner­ies martelées et son van­tail par lequel pass­er le pain.

Banquiers

Les ban­quiers, ces égarés. Les puis­sants, parce qu’ils ne sont que puis­sants et que leur chair n’a pas plus de vital­ité que celle des vam­pires; les faibles parce qu’ils n’ac­céderont jamais à la puissance.