Bus

Je viens de finir le livre de Pas­cal Nord­mann dont le sujet est un voy­age onirique à bord d’un bus. Sept heures plus tard, et mille lacets dans la mon­tagne, je suis à la gare routière de Chi­ang Mai et obligé d’y dormir. Instal­lé devant une table de gros bois, sous les ven­ti­la­teurs, entouré de stands d’a­muse-gueules thaï, je regarde les bus entr­er en lisse. Sur le fron­ton, en let­tres illu­minées, les prove­nances: Ayut­thaya, Phit­salunok, Chi­ang Rai. Plus ou moins impor­tants, iné­gale­ment lux­ueux. Ils marchent au pas lorsqu’ils roulent devant ma can­tine et une femme surgie de la pro­fondeur des cuisines tend des paque­ts de mou­choirs glacés à l’as­sis­tant du chauffeur.

Chambre

Descente de bus à Chi­ang Mai. Je vais dans les petites rues. Maisons ouvertes, tas de ciment, loca­tions de motos et des épiceries éclairées d’une ampoule. Devant un café qui porte une enseigne en anglais, un cou­ple blanc nerveux (comme je l’é­tais il y a vingt ans):
-Full! Oth­er one? Oth­er hotel?
Je m’ap­prête à sauter dans un taxi. Mais on con­naît leurs con­seils. La dernier fois que j’y ai eu recours, il le fal­lait, Gala et moi avons atter­ri dans une pièce gar­nie de moquette au par­fum de sperme. Donc je fais quelques pas. La rue s’as­sombrit. Sur la droite, en façade, un type met à dégout­ter des chaus­settes. Au-dessus du trot­toir, un néon en thaï. En cab­ine, au feu­tre sur un car­ton, Open. Une maman qui s’é­tonne que son fils de dix ans par­le si bien anglais (j’ai dit “room”, il a répon­du “yes”) m’ac­com­pa­gne dans les étages et me donne un cham­bre logée sur couloir, sans fenêtre extérieure, qui doit être la meilleure.

Mae Sai

Dans ce pays, pour autant que tu puiss­es rester assis tout le jour, tu es un homme qui a réussi.

Fern

Restau­rant Fern de Mae Hong Son. Je suis passé devant, dubi­tatif. Un peu plus loin sur la grande route, un autre restau­rant. Mais com­ment savoir lequel a recom­mandé Guy? A peine franchi le seuil, je sais que je fais une erreur. Et pour­tant je per­siste. S’ou­vre devant moi une salle de 120 tables. On dira que j’ex­agère. Y a‑t-il d’autres clients? Oui, mais je ne les vois pas. Ils man­gent cachés der­rière un rideau. D’ailleurs, ce ne sont peut-être pas des clients. La famille du maffieux qui gère l’étab­lisse­ment? Ses hommes de main? Une serveuse en habits fait un geste vague: laque­lle des 120 tables est-ce que je préfère? Elle me remet la carte. C’est un livre. Au pla­fond tour­nent de gros ven­ti­la­teurs, la lumière tamisée crée une atmo­sphère inquié­tante. Je choi­sis une table qui donne sur cour. Sait-on jamais? Je me con­cen­tre sur la liste des plats quand sonne une mélopée. Tout au fond de la sec­onde salle, sur une estrade pavoisée d’ors, un ado­les­cent squelet­tique en cos­tume cra­vate chante en s’ac­com­pa­g­nant à l’orgue élec­trique. Les sons vien­nent du fond de l’abysse. A un cer­tain moment, je crois recon­naître My way. Il me fau­dra atten­dre la fin des cou­plets et les deux mots, “my” et “way“pour véri­fi­er qu’il s’ag­it bien du titre de Frnk Sina­tra. Je com­mande. Aus­sitôt, je pense: je vais tomber malade. Sinon com­ment feraient-ils? Sept pages de menu, aucun client. Le maître d’hô­tel apporte un mélange d’algues, de champignons de caniveau (ou de basse-cour) et des pois, gru­au aug­men­té d’une sauce au piment à déviss­er les boulons. Je rajoute de la sauce. Quand je me libère enfin de la corvée de manger ce plat, dans ces con­di­tions, avec au clavier l’en­nuque chi­nois, je retrou­ve la grande rue, tra­verse et recom­mence mes spécu­la­tions: de quel restau­rant Guy voulait-il parler?

Humour 2

 Bien­tôt, je soupçonne Pou de me croire homo­sex­uel. Après tout, je ne lui par­le pas de famille, comme font ici tous les hommes, je ne lui mon­tre aucune pho­to (je n’en emporte pas) et je loue toute l’ex­pédi­tion. Que ne va-t-il pas imag­in­er? A moins que ce soit moi? Et puis, avant d’aller nag­er, il a fal­lut que je me mon­tre cul nu : je reti­rais mon slip. Aus­si lui dis-je:

- Après ces douze heures de rame, j’e­spère qu’au camp vous avez prévu des femmes pour le massage!
Il me regarde sans com­pren­dre. Quelques min­utes plus tard, il explique:
- Il y en a qui ont vu des femmes dans la forêt. Elles vien­nent des mon­tagnes. Mais on ne peut pas venir des montagnes. 
Et sa conclusion:
- C’est très bon ou très mauvais.

Humour

Pou utilise les mots justes et se fait com­pren­dre. J’u­tilise les mots justes et me fais com­pren­dre. Pour l’hu­mour, c’est plus dif­fi­cile. L’hu­mour n’est pas uni­versel (d’ailleurs, rien ne l’est). Il rit à gorge déployée quand une branche tombe dans la rivière.

Jonction

Le vieil­lard de la jonc­tion est un homme de qua­tre-vingt ans qui vit à l’in­ter­sec­tion des deux riv­ières. Il cui­sine dans un pot, dort sur une pail­lasse, pos­sède quelques habits crasseux et un can­ot de plas­tique. Il gagne Fr. 60.- par mois. Sa tâche con­siste à occu­per le point de ren­con­tre des riv­ières. Pou lui apporte nos restes de repas et une demie pastèque. Lui nous offre de la pâte d’estom­ac de pois­son et de la couenne de daim.

Natation

Je nage dans l’eau calme. Le canoë avance seul. Il fait presque trente degrés. Les oiseaux chantent. Par endroits, le sable me racle le ven­tre. Je me lève, cherche un couloir d’eau, plonge. Mais nag­er est dan­gereux. La tête risque de buter à chaque instant con­tre une pierre. Le canoë est la solu­tion de la riv­ière, pas la natation.

Poisson 2

Pois­son tourné que ramasse Pou.
- Il est blanc.
Il se trompe, il est mort. Pou appuie sur le ven­tre de la bête. Le sang coule. Il éval­ue l’é­tat de son oeil.
- Peut-être qu’il est encore bon?
- Est-ce que ça vaut la peine?
Il me dévis­age sans com­pren­dre.
- … de pren­dre le risque.
Dégoûté, il le rejette dans la rivière.

Poisson

-Stop! Arrière!
Pou a remar­qué une ficelle. Elle pend au-dessus de la rive, au bout d’un branche ser­tie dans un rocher.
- Les pêcheurs sont paresseux. Ils renon­cent à désamorcer.
Pou détache, enroule la ficelle autour de son poignet et l’empoche. A quelques mètres en aval, une autre ficelle, pareille­ment dis­posée.
- Le type ne doit pas être loin, fait Pou.
Autour de nous, une savane impéné­tra­ble. Soudain, une voix. Pou vire de bord. Deux pêcheurs, invis­bles de la riv­ière, sont instal­lés dans une niche de végé­ta­tion. L’un des deux écarte le feuil­lage. Pou s’ex­cuse et lui rend sa ficelle. Le pêcheur mon­tre ses pris­es. Nous tirons à tour de rôle sur des ficelles. Sor­tent de l’eau un pois­son-chat d’un mètre, puis un sec­ond spéci­men plus gros. Je le tiens avec crainte.