Poisson 2

Pois­son tourné que ramasse Pou.
- Il est blanc.
Il se trompe, il est mort. Pou appuie sur le ven­tre de la bête. Le sang coule. Il éval­ue l’é­tat de son oeil.
- Peut-être qu’il est encore bon?
- Est-ce que ça vaut la peine?
Il me dévis­age sans com­pren­dre.
- … de pren­dre le risque.
Dégoûté, il le rejette dans la rivière.

Poisson

-Stop! Arrière!
Pou a remar­qué une ficelle. Elle pend au-dessus de la rive, au bout d’un branche ser­tie dans un rocher.
- Les pêcheurs sont paresseux. Ils renon­cent à désamorcer.
Pou détache, enroule la ficelle autour de son poignet et l’empoche. A quelques mètres en aval, une autre ficelle, pareille­ment dis­posée.
- Le type ne doit pas être loin, fait Pou.
Autour de nous, une savane impéné­tra­ble. Soudain, une voix. Pou vire de bord. Deux pêcheurs, invis­bles de la riv­ière, sont instal­lés dans une niche de végé­ta­tion. L’un des deux écarte le feuil­lage. Pou s’ex­cuse et lui rend sa ficelle. Le pêcheur mon­tre ses pris­es. Nous tirons à tour de rôle sur des ficelles. Sor­tent de l’eau un pois­son-chat d’un mètre, puis un sec­ond spéci­men plus gros. Je le tiens avec crainte.

Feu

Les pythons sont rares, les buf­fles nom­breux. Il n’y a plus de tigre (le dernier est mort sur la riv­ière). Les paysans brû­lent la forêt car les tigres et les pythons tuent les buffles.

Pou 5

Après quinze heures à ramer sous les ordres de Pou en posi­tion avant, le dos dans l’axe de la poupe, il s’assied sur le boudin gauche et me fait signe de pren­dre place sur celui de droite. Il plonge alors la rame à la ver­ti­cale en veil­lant à ce que l’eau ne recou­vre pas le manche et, majestueuse­ment, tire.
- Comme ça, tu vois? Tu inspires, tu expires.
J’es­saie. Encore. Et encore.
- Trop dif­fi­cile. Je ne suis pas doué pour le yoga.
A nou­veau en posi­tion axi­ale, je reviens à la tech­nique que j’u­tilise depuis deux jours: pour faire avancer les choses, tir­er de toutes ses forces.

Insecte

La semaine dernière, dans l’ap­parte­ment de Fri­bourg, je me réveille, écar­tant de la main un insecte qui me per­cute. Gala, déjà lev­ée, sur­saute. Je rêvais. Hier, de nuit, dans la jun­gle, un insecte velu bat­tant ferme des ailes me percute.

Pou 4

Pou, si inqui­et pour mon appareil-pho­to que je ne peux jamais pho­togra­phi­er. Pour que j’a­ban­donne le pro­jet de pren­dre un cliché des rapi­des, dès que je fais mine de l’ou­vrir, il me donne un ordre.

Matériaux

Economie au camp. Avant de manger le riz, on boit le lait de riz. Puis le grain est embal­lé dans des feuilles de bananiers et ficelé de tiges sou­ples cueil­lies dans la forêt. Les bam­bous verts ser­vent à la con­struc­tion des cabanes et des embar­ca­tions. Aux inter­sec­tions, de la liane. Les bam­bous à demi-sec, coupés à la hâche puis tail­lés, ser­vent à fab­ri­quer des tass­es. Je bois mon café dans un bam­bou. Les bam­bous secs, ser­vent de bois pour le feu, et, déroulés, de planch­er pour les cabanes. Plus éton­nant, comme Pou me sert un instan­ta­né écoeu­rant que fab­rique Nestlé et que je renonce à boire, il me pro­pose de cuire du vrai café. Or, il n’y a qu’une casse­role et il y a déjà jeté les légumes. Il tranche un bam­bou, le rem­plit d’eau du ruis­seau, perce la join­ture haute et le plante dans les brais­es. Quelques min­utes plus tard, le bam­bou sif­fle, l’eau est bouil­lante. Ceci encore: hier soir, je demande s’il a du piment. Il se lève et diparaît dans la nuit. Avec cette vieille vais­selle, ces bouteilles et ces car­tons qui traî­nent au sol, je me dis qu’il espère déniché un reste. Il revient avec six petits piments, trois verts trois rouges, qu’il a ceuil­li dans le noir.

Rêve

Ma boîte aux let­tres a été rem­placée par une boîte en plomb qui fait dis­trib­u­teur de préser­vat­ifs. Les squat­ters n’ont pas fini l’in­stal­la­tion, ils s’af­fairent. Je les gêne. Où est ma boîte à let­tres? Dans le creux de la main, j’ai mes cartes de crédit et de la mon­naie de dif­férents pays, le tout en miettes. Je m’ex­cuse: pas très alerte, j’ai mal dor­mi. Puis je m’aperçois que j’ai le vis­age cou­vert de mousse à ras­er. C’est un peu gros, me dis-je, mais dans le milieu des squats, tout passe… Et puis cela prou­ve que je ne triche pas: je suis fatigué. Cepen­dant, je me dirige vers les toi­lettes com­munes. En fait, des douch­es. Femmes et hommes sont nus, et beaux. Ma cou­sine s’a­vance:
- Au début, c’est un peu bizarre, mais on s’habitue.
De retour dans la ruelle, je vais aux boîtes à let­tres. Les travaux sont finis. Il y a désor­mais un mur for­més de cent boîtes minus­cules. Le squat­ter qui fait le fac­teur plie chaque let­tre en douze, puis assem­ble plusieurs let­tres ain­si pliées au moyen d’élas­tiques. Je porte une com­bi­nai­son floue qui m’oblige à dandin­er. Un pas­sant que je con­nais m’at­taque. Mes parades échouent. J’aligne de mau­vais con­tre. Il se moque.
- Je n’ai pas à m’ex­cuser, lui dis-je, mais vois-tu, je suis fatigué.
En quit­tant le quarti­er, je croise Krick (notre voisin du bureau de Genève qui tient une cyclomes­sagerie). Il tient son chien en laisse ou plutôt, son chien, petit roquet au poil ras, le traîmne der­rière lui. Pour l’éviter, je change de trot­toir. A ce pas­sant qui s’é­tonne du spec­ta­cle, je déclare:
- Qu’il aille à sa comptabilité!

Pou 3

Nuit dans un camp dressé au-dessus de la riv­ière. Six cabanes de bam­bous. En haute sai­son, les toits sont pourvus de bâch­es, mais plus per­son­ne ne doit pass­er avant juin et l’in­stal­la­tion a été démon­tée. J’oc­cupe une cabane con­tre la pente, Pou déroule son sac prés de l’établi qui sert de cusine. Il allume un feu, récupère une mar­mite qui traîne au sol, la récurre, met du riz à bouil­lir, coupe les légumes. Nous avons cha­cun deux boîtes de bière (en fait, j’ai triché, j’en ai une de plus que lui) stock­ées dans un bidon que Pou a rem­pli de glace et qui sont restées fraîch­es depuis le matin.
- Je fais un peu plus de riz, dit Pou, s’il en reste, on en don­nera à une femme que je con­nais dans la jungle.

Pou 2

Pou ne prononce pas un mot en trois heures. Nous descen­dons la riv­ière. Il donne les ordres. Des fumées mon­tent de la forêt. Un mar­tin-pêcheur vole de rocher en rocher. Nous traçons des voies à tra­vers trente rapi­des. Sur les par­ties calmes, par­fois immo­biles, nous ramons. Soudain, Pou racon­te sa vie. Il com­mence, racon­te, finit. Le soir et le lende­main, lorsque je le plaisan­terai sur ce qu’il m’a dit, pas trace d’é­mo­tion sur son vis­age. Comme s’il ne com­pre­nait pas. Ou que je par­le d’un autre. L’his­toire racon­tée, il n’y a rien à ajouter. Donc le voici qui se con­fie. Il me mon­tre la pho­togra­phie d’une femme sur un portable. Une chi­noise.
Je l’ai amenée sur la riv­ière en décem­bre, me dit-il. Nous avons eu le coup de foudre. Elle est ren­trée à Guangzhou. Elle m’a envoyé ce télé­phone pour que je lui par­le. J’ai écrit un mes­sage en me ser­vant du tra­duc­teur. Je crois que ça n’a pas marché. Elle ne veut plus enten­dre par­ler de moi.
- Regarde, elle bloque tous mes appels. Ensuite, ma femme m’a mise à la porte. Main­tenant, le mieux est d’at­ten­dre. Moi, je préfère être ici, sur la riv­ière.
- Et quand il n’y a plus d’eau?
- Je ren­tre dans mon vil­lage.
- Et tu fais quoi là-bas?
- Je brûle la forêt, je sur­veille les plantes et je m’oc­cupe de notre grotte.
Je le fais répéter.
- Oui, nous vivons dans un vil­lage de grottes.