Berges de l’Ayeyarwaddy

Activ­ité fasci­nante des bir­mans sur les rives de la riv­ière Ayeyarwad­dy à Man­dalay. Je n’avais rien vu d’aus­si cap­ti­vant depuis le spec­ta­cle des ghats de Bénarès. Sur la route, les pêcheurs tri­ent des mil­liers de pois­sons hale­tants, les uns à la pelle, sur la planch­er des camions, les autres dans des paniers ruis­se­lants. Puis les pois­sons tra­versent la route à dos d’homme, gag­nent le marché et la ville. Plus loin, les com­merçants de bois tien­nent marché: mon­tagnes de bam­bous, bûch­es amon­celées jusqu’au ciel, sec­tions de teck rouge, plots, troncs entiers, fûts dévidés, rondins. Sur les promon­toires, des cars et des tracteurs avec mécani­ciens et chauf­feurs, des vendeurs d’huile et d’essence, de jeunes amoureux se cares­sant les mais, les vis­ages, les cheveux. Les berges descen­dent en vastes tabliers jusqu’à l’eau. Sur la pre­mière sec­tion, dure au pied, des potiers étal­ent de gross­es jar­res. Leur progéni­ture dort sous des bâch­es, le père attend le client dans un hamac, la mère est au brasero. Plus bas, les meneurs de bateaux. Chaloupes, pirogues, bacs ou barges, mais aus­si plai­sanciers avec dou­ble chem­inée qui embar­quent des Chi­nois pour Bagan. Devant ces bateaux, de l’eau jaune à la taille, toutes les activ­ités quo­ti­di­ennes: une dame lave, un homme chie, les goss­es nagent, un pêcheur récure. La riv­ière com­mence là, mais elle Est sans lim­ites: des îles flot­tent sur l’hori­zon. Boueuses à la base, lux­u­ri­antes au pina­cle. Ron­des et molles. Dans leurs croupes s’élèvent des vil­lages sur pilo­tis. Les vach­es à boss­es sont entourées de nuages: elles pais­sent des jardins sus­pendus. Partout des feux mêlent leurs fumées au ciel. Aus­si loin que se porte le regard, il décou­vre des hommes en activité.

Lévi-Strauss

Lévi-Strauss meurt à cent ans en nihiliste. Son tes­ta­ment oral, sous la forme d’une con­fes­sion à une ani­ma­teur qui fait son inter­view pour la télévi­sion: “je n’aime pas les hommes”. Nulle­ment sur­pris par ce fait qu’on me rap­porte. Je me suis tou­jours tenu à grande dis­tance de ses idées. Dis­ons, plus exacte­ment, sys­tème, ce mot étab­lis­sant que la réal­ité est sec­ondaire. Ce qui me frappe, avant que nos Européens en fasse une mode, c’est cette haine de soi. Quant à la façon de dire un voy­age, je préfère à la même péri­ode le désor­dre créatif de Gins­berg dans ses Jour­naux indi­ens. Que cela soit sans rap­port est loin d’être cer­tain. Lévi-Strauss fait le choix du néo-pos­i­tivisme; Gins­berg, le choix opposé, celui de la poésie. L’un éla­bore, l’autre note. Tous deux ratent le coche, mais le pre­mier sus­cite dans ses pas des voca­tions dan­gereuses pour péd­a­gogues de bas-étage alors que cinquante ans après leur rédac­tion, ces notes brutes d’un poète beat, tra­ver­sées d’hal­lu­ci­na­tions, per­son­nelles jusqu’à l’id­i­otie, con­ser­vent leur con­tant de réalité.

Châteaubriand

Châteaubriand: je n’é­tais bon ni pour tyran ni pour esclave et tel je suis demeuré.

Mandalay 3

Impres­sion­nante Man­dalay. Exubérante, nerveuse, noyée de pous­sière. Le plan réguli­er de la ville est une ten­ta­tive d’or­gan­is­er le chaos. Celui-ci débor­de, se répand dans les creux de végé­ta­tion, butte con­tre les tem­ples, repousse la foule vers cette riv­ière Ayeyarwad­dy dont le lit étale et sablon­neux sert d’habi­tat à dix mille familles.

Promenade

A l’in­stant, sur la 26ème rue, alors que la nuit tombe et que je prends l’apéri­tif dans une salle ouverte sur le rue que le ser­vice pré­pare pour un ban­quet, passe un enfant guidant d’une baguette de roseau une tru­ie de 200 kilos.

Tablette de lecture

Le sys­tème de souligne­ment réper­torié en ligne de la tablette Kin­dle fait appa­raître l’in­térêt des lecteurs pour cer­taines phras­es. On apprend que tel pas­sage a été souligné dix-sept fois. Dans Les mémoires d’outre-tombe de Châteaubriand, les souligne­ments por­tent tou­jours sur des maximes morale ou des sen­tences de philoso­phie. Mais le lecteur trou­ve peut-être chez cet auteur ce qu’il y cherche. Que serait le souligne­ment dans un roman à l’eau de rose? Dans un polici­er? Un réc­it de cape et d’épée? A la mesure de l’at­tente. Que soulign­erait un lecteur de Coehlo dans Heidegger?

Mémoires d’outre-tombe

Châteaubriand: j’ig­nore si la dure édu­ca­tion que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adop­tée de mes proches sans des­sein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle a ren­du mes idées moins sem­blables à celles des autres.

Mandalay 2

Ilôt vil­la­geois au cen­tre de Man­dalay. Je bois devant la mai­son d’un voisin qui fait épicerie. Le spec­ta­cle est épatant. Il vaut mille stu­pas. Ne serait-ce que pour partager ces rythmes enfouis, spon­tanés, humains, le voy­age en Asie est jus­ti­fié. Je ne con­nais rien de plus intéres­sant que cette morale en action. Voy­ager, c’est d’abord se tenir au milieu des gens et des choses. Les mon­u­ments, soit: mais ils sont de toutes les épo­ques à la fois, et d’au­cune. Tan­dis que ce marc­hand de char­bon accroupi qui bourre des sacs de jute de sa main noire ou ce mécani­cien torse nu qui répare une moto couché à même le sol! A une enjam­bée de ma table, un pont de pierre fran­chit un ruis­seau. Sur le chemin de terre défi­lent un vendeur de ther­mos laqués, le plom­bier, qua­tre moines et un fleuriste con­voy­ant une gerbe de col­liers rit­uels. Sous mes pieds, une poule creuse son trou. Une mère essore sa lessive sur la berge du ruis­seau. Dans la mai­son en face, à l’om­bre d’un arbre à petites feuilles, un homme compte son argent.

Occident

Le spec­ta­cle que cha­cun espère voir jouer le monde dépend de ses idées. Ces idées font par­tie de la per­son­ne et celle-ci fait par­tie du paysage. Quand des malins boule­versent le paysage, le rétré­cisse, le plie et y glisse des recettes de vie, les per­son­nes délais­sent leurs idées et s’ad­di­tion­nent à un monde en voie de pétrification.

44ème rue, 62ème rue

La ville de Man­dalay se con­stru­it sur la cam­pagne et dans le désor­dre, lais­sant ici et là, entre grat­te-ciels, noeuds de routes, sta­tions d’essence et locat­ifs, poulets, cochons, voisins à leurs ablu­tions ou endormis sur des nattes. Des enfants jouent autour de leur mère assise au car­refour, tan­dis que rugis­sent dans son dos les voitures, les camions et les bétonneuses.