Fatigue

Je suis fatigué, pas intéressé. Pas intéressé car fatigué. Ce qui se présente, la con­fig­u­ra­tion des rues, l’or­dre des besoins et les ren­con­tres qui ryth­ment le jour, pro­fes­sion­nelles ou de loisir, m’ap­pa­rais­sent comme autant d’ob­sta­cles sur le chemin du retour à soi et cepen­dant, ce retour à soi, n’an­nonce rien qu’une plus grande expo­si­tion à la fatigue.

Autres

Toutes ces per­son­nes que je ne suis pas et ne voudrais pas être. Quant à dire ce que l’on fait et qui l’on est…

Photos de Soria

Tout-à-l’heure, il me vient à l’e­sprit que j’ai dû faire des pho­tos durant l’été 1990. Ain­si, il me suf­fi­rait pour con­fron­ter les per­son­nages et les lieux évo­qués de mémoire dans Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. à leurs mod­èles de retrou­ver ces clichés. Sitôt dit, sitôt fait: je trie plus d’une mil­liers de pho­togra­phies papi­er. Je ne les trou­ve pas. En revanche, et c’est la pre­mière fois que j’ai cette impres­sion, toute une vie défile devant mes yeux.

EBC

Hier, je ren­con­tre Valérie qui pub­liera en sep­tem­bre Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. Ce matin, je reçois de Paris la cou­ver­ture de Forde­troit. Ce titre que le comité de lec­ture voulait chang­er est main­tenu. Je remer­cie et annonce par cour­ri­er retour la paru­tion en Suisse d’Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. Réac­tion immé­di­ate qui me prend au dépourvu: com­ment? et vous me le dites main­tenant? Puis l’édi­teur français me prend par les sen­ti­ments: avec toutes les démarch­es que nous entre­prenons ces jours pour présen­ter Forde­troit à la presse, il serait dom­mage­able qu’une autre livre… Il me prie alors de dif­fér­er la paru­tion de six mois. Dans ces affaires, je suis igno­rant; j’écris et je me réjouis.

Faiblesse

La faib­lesse prend place dans le col­lec­tif. En dernier ressort, dans la mis­ère. La force con­damne à la force. A la soli­tude. Elle prend le risque du faux, donc du vrai quand la faib­lesse ne prend pas de risque. Et s’éloigne de la vie. Elle choisit l’ex­is­tence con­tre la vie. Elle choisit la survie. Notre société est toute entière faib­lesse et survie. Et cette faib­lesse, choisie, entretenue dans un déni con­stant du réel, ne mérite aucune pitié. Elle en mérite d’au­tant moins qu’elle détru­it, pour ne pas s’apercevoir, tout ce qui lui est con­traire: et d’abord les por­teurs de vie.

Compromis

Les com­pro­mis sont néces­saires, du moins dans la jeunesse puisqu’il faut se faire une place au soleil. Après quoi l’on peut com­mencer de dériv­er dans son ombre. La lim­ite étant fatale. Qui est la mort. C’est-à-dire la lumière pure, la pure dis­pari­tion. Ain­si, n’hési­tons pas à bris­er les ami­tiés si elles sont au prix de compromis.

Vaneigem

“Les moral­istes des XVIè et XVI­Iè, écrit Vaneigem, règ­nent sur une resserre de banal­ité, mais tant est vif leur soin de le dis­simuler qu’ils élèvent alen­tour un véri­ta­ble palais de stuc et de spécu­la­tion. Un palais idéal abrite et empris­onne l’ex­péri­ence vécue. De là une force de con­vic­tion et de sincérité que le ton sub­lime et la fic­tion de “l’homme uni­versel” rani­ment, mais d’un per­pétuel souf­fle d’an­goisse. L’an­a­lyste s’ef­force d’échap­per par la pro­fondeur essen­tielle à la sclérose gradu­elle de l’ex­is­tence; et plus il s’ab­strait de lui-même en s’ex­p­ri­mant selon l’imag­i­na­tion dom­i­nante de son siè­cle (le mirage féo­dal où s’u­nis­sent indis­sol­uble­ment Dieu, le pou­voir roy­al et le monde), plus sa lucid­ité pho­togra­phie la face cachée de la vie, plus elle “invente” la quo­ti­di­en­neté.
Jou­bert, Sainte-Beuve, la Rochefou­cauld rég­nant sur une resserre de banal­ités? En archi­tectes baro­ques? Ni l’un ni l’autre. La dialec­tique l’emporte ici sur la rai­son. Et le jar­gon du potache sur la réflex­ion. Puis vient cette phrase épatante, “Un palais idéal abrite et empris­onne l’ex­péri­ence vécue”, mais toute uni­verselle et qui sem­ble avoir été glis­sée arbi­traire­ment à cet endroit du texte. Ensuite, le moral­iste échap­perait par la pro­fondeur essen­tielle à la banal­ité de l’ex­is­tence, soit; mais en quoi cette pro­fondeur essen­tielle recoupe-t-elle des valeurs sécu­laires, soci­ologiques, matérielles? Quant à inven­ter le quo­ti­di­en à par­tir des analy­ses des moral­istes, je doute qu’on ne trou­ve jamais un exem­ple pour étay­er cette hypothèse. De sorte que l’e­sprit ludique et le brio lit­téraire l’emportent ici sur le sens trans­for­mant ce pas­sage du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions, comme bien d’autres pas­sages du texte, en instru­ment de cette idéolo­gie de la cri­tique absolue que les sit­u­a­tion­nistes met­tent en place pour con­tr­er le spec­ta­cle; spec­ta­cle qui recourt régulière­ment aux mêmes procédés, quoique pour des raisons autres. 

Torts

Dans une mes­sage bref mais ent­hou­si­aste, je fais l’éloge du tra­vail réal­isé par cet ami. Dans l’heure, j’ai sa réponse: il me remer­cie. Y revenant quelques jours plus tard, je donne le détail de mes impres­sions. Pareille­ment élo­gieuses mais mêlées cette-fois de cri­tiques. Plus de réponse. J’at­tends. Rien. Or, hier Mon­frère me dit, à pro­pos d’une autre affaire qui tous les deux nous con­cerne: les gens ne sup­por­t­ent plus la cri­tique. Ce qui m’amène a recon­sid­ér­er le silence que j’évo­quais et qui me laisse pan­tois. Celui qui ne peut faire face à la cri­tique serait-il celui qui craint d’avoir tort en tout?

Disparition 2

Je me représente Fri­bourg, son cen­tre, ses rues, lis les numéros de portes aux façades, repère les devan­tures de mag­a­sins. Je recom­mence. Sur­v­ole le quarti­er de l’Alt, puis la rue de Romont. Impos­si­ble de dénich­er une librairie. Auraient-elles toutes fer­mé? C’est incon­cev­able! J’es­saie de me sou­venir. La semaine dernière, pour­tant… oui, il y en avait encore une là. Je sur­v­ole la rue des Alpes où s’ou­vrait en sous-sol une grande bib­lio­thèque d’oc­ca­sion. Rien. Aucune porte. Alors appa­raît cette hor­ri­ble vérité: je ne pour­rai jamais acquérir ces vol­umes blancs que je vois aligné sur une étagère, lire les auteurs qui les ont écrits, décou­vrir ce qu’ils nous disaient.

Disparition 1

Les invités sont arrivés, leur fig­ure se détache à tra­vers la baie vit­rée, mais je ne puis les rejoin­dre sans chauss­er mes bottes et j’ai beau tri­er des tas de chaus­sures, je ne les trou­ve pas. J’ou­vre des armoires, brasse des fonds de cof­fre, regarde sous les lits, pas de bottes. J’es­saie de me sou­venir. Alors appa­rait cette hor­ri­ble vérité: il n’y a plus de bottes dans le monde.