Amie

Pour la durée du traite­ment médi­cal, Gala est à Genève, chez son amie de Cham­pel, une amie que je n’ai jamais vue, qui n’ex­iste peut-être pas. La for­mule qu’u­tilise Gala lorsque je lui demande chez qui elle réside est invari­able:
- Chez mon amie.
- Quelle amie?
Elle donne alors un prénom. Ce prénom, je ne l’ai jamais enten­du. Et ne l’en­tendrai plus. La fois suiv­ante, lorsque je poserai la ques­tion, l’amie aura un autre prénom. Cela dure depuis des années. Nous sommes jeu­di, veille du week-end. Puisque Gala ren­tre à la mai­son, j’ai per­suadé Luv de renon­cer à sa soirée de same­di à Satigny, avec des copines, pour venir à Fri­bourg. J’ai sous les yeux la liste d’achats et les menus que je vais cuisin­er. J’ap­pelle.
- Del­phine à son anniver­saire, dit Gala, je vais rester avec elle à Genève.
- Elle n’a pas de famille?
- Non, et je suis sa seule amie.
Ain­si, pour appren­dre que Gala renonce à venir pass­er le week-end, je dois l’ap­pel­er. Elle annonce qu’elle vient, renonce à venir, ne le dit pas. Puis elle s’of­fusque:
- Tu sais bien que je t’au­rai appelé!
Or, nous sommes jeu­di soir et nous l’at­ten­dions pour le lende­main, dans l’après-midi.

Manuscrit

Mis un point final à Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. Ce régime de tra­vail à l’aveu­gle, sans idée de la suite à don­ner aux pages faites, est le seul qui vaille. N’é­tant jamais assuré de pou­voir pour­suiv­re, il ne va pas sans ten­sion, mais cette ten­sion par­ticipe à l’écri­t­ure et lui donne son allant. D’ailleurs, aucune méth­ode n’eut per­mis de traiter les thèmes annon­cés. Le man­u­scrit est par­ti aux Edi­tions des sauvages tout-à-l’heure.

Casque

- Ce n’est pas un peu chi­ant de faire du vélo comme ça, me dit-il le casque d’é­coutes sur les oreilles.
- Ce qui est diver­tis­sant diver­tit, ce qui est chi­ant donne à penser.

Dilatoires

Ils fer­ont tout pour éviter la guerre; quitte à la provoquer.

Police

A la boxe, l’Es­pag­nol remar­que mon T‑shirt de la police espag­nole. Un T‑shirt offi­ciel que l’on ne trou­ve pas dans le com­merce.

- Tu aimes la police?
- Tu n’aimes pas la police? Lui fais-je en espag­nol.
Alors lui, en espag­nol, l’air inqui­et:
- Enfin, je voulais dire, bien sûr, elle est nécessaire… 

Millions

Mon­tent à bord de ce train bondé deux hommes dans les cinquante ans qui, à peine assis, ouvrent leurs ordi­na­teurs, allu­ment leur porta­bles, pren­nent en main sty­los et cahiers, puis délais­sant cet atti­rail, par­lent argent. Plus exacte­ment, mil­lions. “Telle mai­son, achetée par mon ami que tu con­nais, a coûté trois mil­lions. “L’autre jour, répond l’in­ter­loctueur, j’é­tais à Gstadt et il y avait dans le jardin, des voitures pour tant et tant de cen­taines de mil­liers de francs.” Et l’autre, surenchérit: “Moi je gère ma argent asi­ni et ain­si, mais il est vrai qu’avec Georges…“
Cepen­dant, nous sommes en deux­ième classe.

Ecriture

Il est est triste de penser que si je bien­tôt je meure, je n’au­rai rien écrit qui vaille; ou du moins, rien de ce que je veux; ou encore, pas ce que je veux. Le vouloir ne fait, hélas, pas lit­téra­ture. Il y faut des con­jonc­tions, une humeur et une solide inspi­ra­tion. Comme dit l’im­bé­cile de ser­vice (qui, à l’im­age du sol­dat incon­nu, est mul­ti­ple): méfie-toi de cette propen­sion néfaste à bat­tre la coulpe du monde à grand ren­fort de con­cepts. “Oui.” Que dire d’autre? La pen­sée doit être tenue. Elle ne doit pas débor­der la let­tre. Et pour­tant, à procéder sans elle, on retombe dans la musique et la musique peut être jolie, même belle, mais n’im­prime pas de direc­tion au monde. 

Oeuvre diabolique

Exi­gence à l’avenir sans écho d’une parole pleine de pen­sée. Sans cela, quelle musique pour le monde? Demeurent les vivants, pour­suiv­ant en spec­tres leur tra­jec­toire vitale, mem­bres d’une société où la qual­ité égale la quan­tité. L’œuvre dia­bolique est humaine. Un pro­grès, sinon achevé, bien commencé.

Opinions

Qu’ils fassent l’ob­jet d’une cri­tique et ils jugent aus­sitôt incer­taines leurs idées et faux leurs actes. Puis ils se ren­gor­gent. Leur par­ti est celui de la vérité, que votre cri­tique dévoie.

Sanglier

“Ma tante, madame de Bedée, qui voy­ait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, écrit Châteaubriand, se fâchait assez juste­ment; mais on ne l’é­coutait pas, et sa mau­vaise humeur aug­men­tait la bonne humeur de sa famille; d’au­tant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies: elle avait tou­jours un grand chien de chas­se hargneux couché dans son giron, et à sa suite un san­gli­er privé qui rem­plis­sait le château de ses grognements.”