Bungalow 2

Suite à l’in­ci­dent du véhicule volé au camp­ing de Venise, Aplo est con­vo­qué par le directeur du club de sports. Il est lui est demandé d’ap­porter une let­tre d’ex­cuse. Je l’en dis­pense. Expli­quer et punir, soit, mais il y a des lim­ites. S’il est con­vo­qué (ce qui est déjà une usurpa­tion du rôle du père), pourquoi faut-il en plus qu’il remette une excuse écrite?
Plus tard dans la soirée, il me racon­te que l’en­traîneur de boxe les a fait, lui et ses cama­rades fau­tifs, mon­ter et descen­dre des escaliers pen­dant une heure, puis que le directeur les a ser­mon­né pen­dant une autre heure. Qu’a-t-il bien pu leur dire pen­dant ce temps? Les autres gamins ont remis leur let­tre et, comme si cela ne suff­i­sait pas, les ayant morigénés, le directeur a exigé la rédac­tion d’une sec­onde let­tre, à l’in­ten­tion du directeur du camp­ing celle-ci. J’en dis­pense Aplo. Ce directeur a‑t-il une vie si rou­tinière qu’un événe­ment anodin l’oblige à tant de sima­grées? Nous vivons par­mi les fous: plus le prob­lème est grave, moins il est traité — et inversement.

Diplomatie

Qui aime la société et veut réus­sir, sera dur en affaires et intraitable quant à son intérêt. Il fera croire aux mous qu’ils ne le sont pas et aux durs qu’ils le sont. Qui se défie de la société et ne craint pas d’être seul, sera dur avec lui-même et indif­férent à son intérêt. Il dira aux mous qu’ils le sont et aux durs qu’ils le sont pas.

Fatigue

Je suis fatigué, pas intéressé. Pas intéressé car fatigué. Ce qui se présente, la con­fig­u­ra­tion des rues, l’or­dre des besoins et les ren­con­tres qui ryth­ment le jour, pro­fes­sion­nelles ou de loisir, m’ap­pa­rais­sent comme autant d’ob­sta­cles sur le chemin du retour à soi et cepen­dant, ce retour à soi, n’an­nonce rien qu’une plus grande expo­si­tion à la fatigue.

Autres

Toutes ces per­son­nes que je ne suis pas et ne voudrais pas être. Quant à dire ce que l’on fait et qui l’on est…

Photos de Soria

Tout-à-l’heure, il me vient à l’e­sprit que j’ai dû faire des pho­tos durant l’été 1990. Ain­si, il me suf­fi­rait pour con­fron­ter les per­son­nages et les lieux évo­qués de mémoire dans Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. à leurs mod­èles de retrou­ver ces clichés. Sitôt dit, sitôt fait: je trie plus d’une mil­liers de pho­togra­phies papi­er. Je ne les trou­ve pas. En revanche, et c’est la pre­mière fois que j’ai cette impres­sion, toute une vie défile devant mes yeux.

EBC

Hier, je ren­con­tre Valérie qui pub­liera en sep­tem­bre Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. Ce matin, je reçois de Paris la cou­ver­ture de Forde­troit. Ce titre que le comité de lec­ture voulait chang­er est main­tenu. Je remer­cie et annonce par cour­ri­er retour la paru­tion en Suisse d’Ecri­t­ure. Bière. Com­bat. Réac­tion immé­di­ate qui me prend au dépourvu: com­ment? et vous me le dites main­tenant? Puis l’édi­teur français me prend par les sen­ti­ments: avec toutes les démarch­es que nous entre­prenons ces jours pour présen­ter Forde­troit à la presse, il serait dom­mage­able qu’une autre livre… Il me prie alors de dif­fér­er la paru­tion de six mois. Dans ces affaires, je suis igno­rant; j’écris et je me réjouis.

Faiblesse

La faib­lesse prend place dans le col­lec­tif. En dernier ressort, dans la mis­ère. La force con­damne à la force. A la soli­tude. Elle prend le risque du faux, donc du vrai quand la faib­lesse ne prend pas de risque. Et s’éloigne de la vie. Elle choisit l’ex­is­tence con­tre la vie. Elle choisit la survie. Notre société est toute entière faib­lesse et survie. Et cette faib­lesse, choisie, entretenue dans un déni con­stant du réel, ne mérite aucune pitié. Elle en mérite d’au­tant moins qu’elle détru­it, pour ne pas s’apercevoir, tout ce qui lui est con­traire: et d’abord les por­teurs de vie.

Compromis

Les com­pro­mis sont néces­saires, du moins dans la jeunesse puisqu’il faut se faire une place au soleil. Après quoi l’on peut com­mencer de dériv­er dans son ombre. La lim­ite étant fatale. Qui est la mort. C’est-à-dire la lumière pure, la pure dis­pari­tion. Ain­si, n’hési­tons pas à bris­er les ami­tiés si elles sont au prix de compromis.

Vaneigem

“Les moral­istes des XVIè et XVI­Iè, écrit Vaneigem, règ­nent sur une resserre de banal­ité, mais tant est vif leur soin de le dis­simuler qu’ils élèvent alen­tour un véri­ta­ble palais de stuc et de spécu­la­tion. Un palais idéal abrite et empris­onne l’ex­péri­ence vécue. De là une force de con­vic­tion et de sincérité que le ton sub­lime et la fic­tion de “l’homme uni­versel” rani­ment, mais d’un per­pétuel souf­fle d’an­goisse. L’an­a­lyste s’ef­force d’échap­per par la pro­fondeur essen­tielle à la sclérose gradu­elle de l’ex­is­tence; et plus il s’ab­strait de lui-même en s’ex­p­ri­mant selon l’imag­i­na­tion dom­i­nante de son siè­cle (le mirage féo­dal où s’u­nis­sent indis­sol­uble­ment Dieu, le pou­voir roy­al et le monde), plus sa lucid­ité pho­togra­phie la face cachée de la vie, plus elle “invente” la quo­ti­di­en­neté.
Jou­bert, Sainte-Beuve, la Rochefou­cauld rég­nant sur une resserre de banal­ités? En archi­tectes baro­ques? Ni l’un ni l’autre. La dialec­tique l’emporte ici sur la rai­son. Et le jar­gon du potache sur la réflex­ion. Puis vient cette phrase épatante, “Un palais idéal abrite et empris­onne l’ex­péri­ence vécue”, mais toute uni­verselle et qui sem­ble avoir été glis­sée arbi­traire­ment à cet endroit du texte. Ensuite, le moral­iste échap­perait par la pro­fondeur essen­tielle à la banal­ité de l’ex­is­tence, soit; mais en quoi cette pro­fondeur essen­tielle recoupe-t-elle des valeurs sécu­laires, soci­ologiques, matérielles? Quant à inven­ter le quo­ti­di­en à par­tir des analy­ses des moral­istes, je doute qu’on ne trou­ve jamais un exem­ple pour étay­er cette hypothèse. De sorte que l’e­sprit ludique et le brio lit­téraire l’emportent ici sur le sens trans­for­mant ce pas­sage du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions, comme bien d’autres pas­sages du texte, en instru­ment de cette idéolo­gie de la cri­tique absolue que les sit­u­a­tion­nistes met­tent en place pour con­tr­er le spec­ta­cle; spec­ta­cle qui recourt régulière­ment aux mêmes procédés, quoique pour des raisons autres. 

Torts

Dans une mes­sage bref mais ent­hou­si­aste, je fais l’éloge du tra­vail réal­isé par cet ami. Dans l’heure, j’ai sa réponse: il me remer­cie. Y revenant quelques jours plus tard, je donne le détail de mes impres­sions. Pareille­ment élo­gieuses mais mêlées cette-fois de cri­tiques. Plus de réponse. J’at­tends. Rien. Or, hier Mon­frère me dit, à pro­pos d’une autre affaire qui tous les deux nous con­cerne: les gens ne sup­por­t­ent plus la cri­tique. Ce qui m’amène a recon­sid­ér­er le silence que j’évo­quais et qui me laisse pan­tois. Celui qui ne peut faire face à la cri­tique serait-il celui qui craint d’avoir tort en tout?