Histoire

L’his­toire n’est pas la ligne du temps mais la con­science pos­si­ble de ce qu’on est en fonc­tion de ce qu’on a été y com­pris avant d’avoir été. Si per­son­ne n’a vécu dans le passé, per­son­ne ne vivra dans le futur. Nous aurons été et nous serons vis­i­bles — mais per­son­ne ne pour­ra pré­ten­dre nous voir.

Ecole

Une dic­tée par jour depuis douze jours. Or, durant ces douze jours, Aplo a fait plus de pro­grès en orthographe qu’en douze ans d’é­cole. Qu’on ne me dise pas que l’é­cole tra­vaille à l’en­seigne­ment des enfants!

Perspectivisme

Tout à l’heure, à la bib­lio­thèque, je recon­nais aus­sitôt sa voix. Ma pre­mière réac­tion: “zut, je n’ai pas envie de lui par­ler”. Pourquoi? Parce que je n’ai envie de par­ler à per­son­ne. Mais voilà, les livres que je cherche sont dans le même ray­on. Je le salue. Un homme sym­pa­thique, jovial même. Et gêné. Qui depuis qu’il a échangé préfér­erait ne pas me con­naître. Plus exacte­ment: red­oute qu’on sache qu’il me con­naît. Ce qui, m’é­tant passé par la tête et acquérant dans la foulée valeur d’év­i­dence, alors même que je dis­cute m’amène à lui dire sur un ton tou­jours ami­cal, mais sans qu’il y ait pos­si­bil­ité de se mépren­dre sur le sérieux de l’in­ten­tion:
- Tout ça, c’est de la merde!
A quoi, il répond, comme dans un dia­logue de sourds:
- Moi, je n’ai jamais été aus­si heureux!

Le prisonnier

Je l’emmène au restau­rant. Pas n’im­porte quel restau­rant, un réfec­toire. Deux cent per­son­nes dînent le long des tables et vont et vien­nent. Mon plateau à la main, je le devance. Je prends place à une table libre. Il me fait signe que ça ne va pas. Il marche au bout de la salle où il tire une chaise con­tre un mur, puis se met au ras de l’assi­ette de façon à être caché des autres per­son­nes :
- Là, je préfère comme ça.
Il m’ex­plique alors com­ment trafi­quer le boîti­er de ma Casio pour y couler de l’or de con­tre­bande et me donne des détails sur la façon dont il con­vient de se com­porter envers les autorités douanières du Kivu.

Rencontre

Ren­con­tre avec des résis­tants à Flu­men. Beau­coup moins engagé qu’il ne le sont, mais plus pes­simiste, je doute jusqu’au dernier moment: vien­dront-ils? A l’heure con­v­enue, ils sont là, tous qua­tre, devant une mai­son de pier­res. Je ne con­nais pas leur physique, ils ne con­nais­sent pas le mien. L’at­ti­tude suf­fit. Sans hési­ta­tion, nous nous recon­nais­sons. Nous prenons un café en plein soleil. Les pre­mières min­utes, aucune opin­ion poli­tique n’est proférée. Cha­cun fait, sous pré­texte de cour­toisie, de la recon­nais­sance. Trois heures plus tard, au moment de se sépar­er, le con­tact est bien avancé. Dans le cours de la con­ver­sa­tion, d’in­nom­brables anec­dotes sur les pra­tiques de l’en­ne­mi ont été partagées: elles ser­vent autant à mesur­er les nuances idéologiques de cha­cun qu’ à cern­er l’ob­jec­tif commun.

Déni

Le déni de réal­ité peut être con­sid­éré comme la pre­mière occur­rence de mal­adie men­tale provo­quée dans un but poli­tique. Le navire coule; les rats quit­tent le navire. Ques­tion d’in­stinct. Pour ce qui est de l’homme, il a encore le bon sens. Mais ses proces­sus sont blo­qués par déni. Et quand par hasard les con­tenus affleurent à la con­science, ils sont détru­its. Donc le navire coule; l’in­di­vidu sait qu’il coule avec le navire; il juge que tout va bien ; le bien-fondé de ce juge­ment est véri­fié par l’opin­ion con­ver­gente des autres indi­vidus lesquels pra­tiquent le même déni. Après le bon sens, c’est donc l’in­stinct qui a été détru­it chez l’adulte occi­den­tal, et cela, mir­a­cle du temps-lumière, vitesse à laque­lle cir­cu­lent les paque­ts d’in­for­ma­tions à tra­vers les réseaux numériques, en l’e­space de vingt ans.

Faim

Des femmes déli­cieuses se ten­ant tel des cary­atides au milieu du hall somptueux de la rési­dence me don­nent un bais­er au pas­sage, puis le gar­di­en m’ou­vre la porte extérieur. Un aréopage de délégués m’ac­com­pa­gne à l’ex­térieur du parc, là où se tien­nent sous une tente les man­i­fes­tants de la faim. Le cer­cle des sym­pa­thisants s’ou­vre et j’at­teins leur chef dont je note des reven­di­ca­tions. Peu près, intro­duit dans la cham­bre à couch­er de mon père, qui a statut d’am­bas­sadeur, je les lui répète. Le nez plongé dans un ouvrage épais, il ne m’ac­corde aucune inten­tion.
- .. en tout cas, dis-je, il n’a pas l’air mort de faim!
Mon père, sans cess­er de lire:
- Tu te trompes, il est affamé. Et, alors?

Pluie

Pluie per­sis­tante qui du matin au soir fait le jour gris. Le télé­phone sonne. Je quitte des yeux les pages de mon livre et con­sid­ère l’ap­pareil: qui ose appel­er?
- C’est un jour férié, dis-je à l’in­ter­locu­teur.
Puis je m’aperçois de ma bévue: les écol­iers de Fri­bourg sont en con­gé, mais ce n’est pas un jour férié. Je rac­croche et regarde par la fenêtre: aucun mou­ve­ment sur la colline, les cloches des bâti­ments mar­quent les paus­es et les récréa­tions, mais il n’y a pas d’élèves, la pluie tombe, régulière et grise. Quant la four­gonnette d’une élec­tricien passe au ralen­ti rue Jean-Gam­bach, je ne peux m’empêcher de songer: “celui-là aura été puni.” 

Bac à sable

Métaphore ami­cale et sui­cidaire de Mark Hun­ya­di dans La tyran­nie des modes de vie: ” Nous sommes dans le bac à sable de la Petite éthique tan­dis que les grands trans­for­ment le paysage sans que nous ayons notre mot à dire”.

Lentilles

Vingt min­utes après avoir quit­té à pied le chalet de Mon­frère, celui-ci remar­que qu’il a oublié le saucis­son-lentilles sur le feu. Il appelle le voisin. Hélas, le voisin est en plaine. Mon­frère part en courant, tan­dis qu’Ap­lo et moi pour­suiv­ons à tra­vers la forêt, en direc­tion du col de Soladier. Sur la mon­tée, un groupe de cyclistes nous dou­ble. Nous le rat­trapons près d’un alpage, sur une par­tie de route qu’à emporté un glisse­ment de ter­rain. Un ouvri­er manœu­vre une pelle mécanique. Nous rejoignons un nou­velle fois le groupe con­tre un pente trouée d’ornières qui oblige les cyclistes à porter les VTT. Sur le col, je prend le groupe en pho­tos. Tan­dis que les cyclistes descen­dent vers Les Avants, je désigne la croix sur le som­met de la Dent de Jaman. Aplo pense que je plaisante. Nous grim­pons un sen­tier ver­tig­ineux. Spec­ta­cle épatant: le Léman appa­raît autour de Vevey, Chillon et Vil­leneuve; bien­tôt, il est entier; vis­i­ble du Bou­veret à Genève. Cepen­dant, à quelques cinquante mètres de la Croix, nous man­quons une bifur­ca­tion et sommes rabat­tus à flanc de la mon­tagne. Nous lon­geons la val­lée. Aplo souhaite faire demi-tour, mais je fais val­oir qu’il y a en par­al­lèle un chemin d’al­page. Je pro­pose de le rejoin­dre. Une heure plus tard, le chemin est tou­jours là, en con­tre­bas, et la pente qui nous en sépare, trop raide pour que l’on s’y risque. De plus, elle est héris­sée de pro­tège-avalanch­es. Nous aboutis­sons ain­si au col, où il me faut deman­der le départ de ce chemin que nous n’avons pas cessé de suiv­re et qui, main­tenant que nous l’avons rejoint, a dis­paru. Nous le trou­vons der­rière une mai­son aux volets fer­més, bar­ré d’un por­tail, jonché d’éboulis et d’ar­bres fendus par la foudre. En deux heures, d’un pas mar­tial, nous regagnons Ondal­laz et le chalet de Mon­frère où, alors que nous man­geons en ter­rasse le plat de lentilles, une buse pique sur l’une des poules qui picore dans l’herbe, l’en­lève et la dépose à la cime d’une sapin de trente mètres. Peu après, elle chute. Nous la cher­chons au pied de l’ar­bre, dans le ruis­seau et dans les nar­ciss­es. Nous finis­sons nos plats, quand le voisin paraîrt dans le jardin la poule dans les bras:
- Je l’ai trou­vée devant ma porte. Elle creu­sait de deux pattes, comme si elle cher­chait à s’enterrer…