L’histoire n’est pas la ligne du temps mais la conscience possible de ce qu’on est en fonction de ce qu’on a été y compris avant d’avoir été. Si personne n’a vécu dans le passé, personne ne vivra dans le futur. Nous aurons été et nous serons visibles — mais personne ne pourra prétendre nous voir.
Perspectivisme
Tout à l’heure, à la bibliothèque, je reconnais aussitôt sa voix. Ma première réaction: “zut, je n’ai pas envie de lui parler”. Pourquoi? Parce que je n’ai envie de parler à personne. Mais voilà, les livres que je cherche sont dans le même rayon. Je le salue. Un homme sympathique, jovial même. Et gêné. Qui depuis qu’il a échangé préférerait ne pas me connaître. Plus exactement: redoute qu’on sache qu’il me connaît. Ce qui, m’étant passé par la tête et acquérant dans la foulée valeur d’évidence, alors même que je discute m’amène à lui dire sur un ton toujours amical, mais sans qu’il y ait possibilité de se méprendre sur le sérieux de l’intention:
- Tout ça, c’est de la merde!
A quoi, il répond, comme dans un dialogue de sourds:
- Moi, je n’ai jamais été aussi heureux!
Le prisonnier
Je l’emmène au restaurant. Pas n’importe quel restaurant, un réfectoire. Deux cent personnes dînent le long des tables et vont et viennent. Mon plateau à la main, je le devance. Je prends place à une table libre. Il me fait signe que ça ne va pas. Il marche au bout de la salle où il tire une chaise contre un mur, puis se met au ras de l’assiette de façon à être caché des autres personnes :
- Là, je préfère comme ça.
Il m’explique alors comment trafiquer le boîtier de ma Casio pour y couler de l’or de contrebande et me donne des détails sur la façon dont il convient de se comporter envers les autorités douanières du Kivu.
Rencontre
Rencontre avec des résistants à Flumen. Beaucoup moins engagé qu’il ne le sont, mais plus pessimiste, je doute jusqu’au dernier moment: viendront-ils? A l’heure convenue, ils sont là, tous quatre, devant une maison de pierres. Je ne connais pas leur physique, ils ne connaissent pas le mien. L’attitude suffit. Sans hésitation, nous nous reconnaissons. Nous prenons un café en plein soleil. Les premières minutes, aucune opinion politique n’est proférée. Chacun fait, sous prétexte de courtoisie, de la reconnaissance. Trois heures plus tard, au moment de se séparer, le contact est bien avancé. Dans le cours de la conversation, d’innombrables anecdotes sur les pratiques de l’ennemi ont été partagées: elles servent autant à mesurer les nuances idéologiques de chacun qu’ à cerner l’objectif commun.
Déni
Le déni de réalité peut être considéré comme la première occurrence de maladie mentale provoquée dans un but politique. Le navire coule; les rats quittent le navire. Question d’instinct. Pour ce qui est de l’homme, il a encore le bon sens. Mais ses processus sont bloqués par déni. Et quand par hasard les contenus affleurent à la conscience, ils sont détruits. Donc le navire coule; l’individu sait qu’il coule avec le navire; il juge que tout va bien ; le bien-fondé de ce jugement est vérifié par l’opinion convergente des autres individus lesquels pratiquent le même déni. Après le bon sens, c’est donc l’instinct qui a été détruit chez l’adulte occidental, et cela, miracle du temps-lumière, vitesse à laquelle circulent les paquets d’informations à travers les réseaux numériques, en l’espace de vingt ans.
Faim
Des femmes délicieuses se tenant tel des caryatides au milieu du hall somptueux de la résidence me donnent un baiser au passage, puis le gardien m’ouvre la porte extérieur. Un aréopage de délégués m’accompagne à l’extérieur du parc, là où se tiennent sous une tente les manifestants de la faim. Le cercle des sympathisants s’ouvre et j’atteins leur chef dont je note des revendications. Peu près, introduit dans la chambre à coucher de mon père, qui a statut d’ambassadeur, je les lui répète. Le nez plongé dans un ouvrage épais, il ne m’accorde aucune intention.
- .. en tout cas, dis-je, il n’a pas l’air mort de faim!
Mon père, sans cesser de lire:
- Tu te trompes, il est affamé. Et, alors?
Pluie
Pluie persistante qui du matin au soir fait le jour gris. Le téléphone sonne. Je quitte des yeux les pages de mon livre et considère l’appareil: qui ose appeler?
- C’est un jour férié, dis-je à l’interlocuteur.
Puis je m’aperçois de ma bévue: les écoliers de Fribourg sont en congé, mais ce n’est pas un jour férié. Je raccroche et regarde par la fenêtre: aucun mouvement sur la colline, les cloches des bâtiments marquent les pauses et les récréations, mais il n’y a pas d’élèves, la pluie tombe, régulière et grise. Quant la fourgonnette d’une électricien passe au ralenti rue Jean-Gambach, je ne peux m’empêcher de songer: “celui-là aura été puni.”
Lentilles
Vingt minutes après avoir quitté à pied le chalet de Monfrère, celui-ci remarque qu’il a oublié le saucisson-lentilles sur le feu. Il appelle le voisin. Hélas, le voisin est en plaine. Monfrère part en courant, tandis qu’Aplo et moi poursuivons à travers la forêt, en direction du col de Soladier. Sur la montée, un groupe de cyclistes nous double. Nous le rattrapons près d’un alpage, sur une partie de route qu’à emporté un glissement de terrain. Un ouvrier manœuvre une pelle mécanique. Nous rejoignons un nouvelle fois le groupe contre un pente trouée d’ornières qui oblige les cyclistes à porter les VTT. Sur le col, je prend le groupe en photos. Tandis que les cyclistes descendent vers Les Avants, je désigne la croix sur le sommet de la Dent de Jaman. Aplo pense que je plaisante. Nous grimpons un sentier vertigineux. Spectacle épatant: le Léman apparaît autour de Vevey, Chillon et Villeneuve; bientôt, il est entier; visible du Bouveret à Genève. Cependant, à quelques cinquante mètres de la Croix, nous manquons une bifurcation et sommes rabattus à flanc de la montagne. Nous longeons la vallée. Aplo souhaite faire demi-tour, mais je fais valoir qu’il y a en parallèle un chemin d’alpage. Je propose de le rejoindre. Une heure plus tard, le chemin est toujours là, en contrebas, et la pente qui nous en sépare, trop raide pour que l’on s’y risque. De plus, elle est hérissée de protège-avalanches. Nous aboutissons ainsi au col, où il me faut demander le départ de ce chemin que nous n’avons pas cessé de suivre et qui, maintenant que nous l’avons rejoint, a disparu. Nous le trouvons derrière une maison aux volets fermés, barré d’un portail, jonché d’éboulis et d’arbres fendus par la foudre. En deux heures, d’un pas martial, nous regagnons Ondallaz et le chalet de Monfrère où, alors que nous mangeons en terrasse le plat de lentilles, une buse pique sur l’une des poules qui picore dans l’herbe, l’enlève et la dépose à la cime d’une sapin de trente mètres. Peu après, elle chute. Nous la cherchons au pied de l’arbre, dans le ruisseau et dans les narcisses. Nous finissons nos plats, quand le voisin paraîrt dans le jardin la poule dans les bras:
- Je l’ai trouvée devant ma porte. Elle creusait de deux pattes, comme si elle cherchait à s’enterrer…