Souvenir

Mais quelles vacances était-ce? Com­ment pou­vez-vous les avoir oubliées? Je me les représente dans tout leurs détails. Je me représente le bon­heur des matins et des soirs. Il y avait là Jacque­line et l’écrivain O.T., Philippe et Sara, et nous ne ces­sions de dis­cuter, de rire, de boire! Je garde en mémoire le noms des rues et des cafés, je pour­rais aujour­d’hui encore vous citez les vol­umes exposés dans la vit­rine de cette librairie sur le port!
Et puis je sors de ma som­no­lence et je vois que ces vacances dont je me sou­viens n’ex­is­tent pas. Qu’une telle con­fig­u­ra­tion de cir­con­stance et de vis­ages n’est que la con­fig­u­ra­tion dont je viens de rêver, nulle­ment un souvenir.

Art

A Bâle pour ren­con­tr­er Gérard Berré­by des édi­tions Allia qui après easy­Jet pub­liera en août Forde­troit. Le poids des flux et l’en­com­bre­ment de la tuyau­terie vaut à mon train d’être blo­qué en gare de Berne. Sur le quai, les voyageurs paniquent. Une annonce reten­tit. La foule se pré­cip­ite vers le souter­rain, reparaît sur le quai adverse. Dis­trait, je ne suis pas sûr d’avoir saisi l’an­nonce. De plus, je répugne à suiv­re sans autre véri­fi­ca­tion. Me voici donc déchiffrant l’ho­raire des départs par-dessus les épaules d’un cou­ple de touristes. Puis je m’aperçois que si je ne suis pas le mou­ve­ment, n’émerge pas sur le quai opposé, ne monte pas dans la cor­re­spon­dance pour Olten, j’au­rai une heure de retard. Or que dire d’un écrivain inca­pable de rejoin­dre son édi­teur qu’il ren­con­tre pour la pre­mière fois? Ce d’au­tant plus que j’ai, depuis le début de la rela­tion de tra­vail, refusé de me ren­dre à Paris faisant val­oir mes prob­lèmes de jus­tice. Je saute à bord d’un wag­on tan­dis que reten­tit le sig­nal de fer­me­ture des portes. Le con­voi s’ébran­le. Passé le pont sur l’Aare, force est d’ad­met­tre que je ne con­nais plus les paysage ni les villes. Quand le train s’ar­rête à Olten, même vis­ages égarés et inqui­ets. Les voyageurs se con­sul­tent du regard, se penchent sur la voie, cherchent un train. Mais le Suisse reste ce qu’il est: il ne demande pas, ne par­le pas, s’en­tête à résoudre seul les prob­lèmes. Un chef de gare annonce la cor­re­spon­dance de vive voix en remon­tant le quai d’un pas mil­i­taire. L’ef­fet est sai­sis­sant: les corps se décon­tractent, les sourires fleuris­sent. Or, mal­gré le retard, aucun appel de l’édi­teur. Je sec­oue mon portable, véri­fie. Il ne sonne pas, il n’a pas son­né. Je devrais appel­er, mais je vois que je n’ai  que le numéro du bureau à Paris. De plus, j’ig­nore quel est le physique de Gérard Berré­by. Dans le hall de la gare de Bâle des étu­di­antes en jupes rouge dis­tribuent des bouteilles de coca-cola rouges. La file qui s’est for­mée coupe le hall en deux. J’at­tends en retrait. L’am­biance générale, mar­quée par le haut pla­fond, les colon­nades et l’aspect désuet de la con­struc­tion, évoque une scène de Hitch­cock. Quand l’édtieur appelle, je réponds:
- Je suis sous la fresque.
Un homme petit se retourne au milieu de la salle. Nous nous ser­rons la main et par­tons dans la ville. J’aver­tis qu’il est dif­fi­cile de manger en Suisse. Je pro­pose de chercher un restau­rant. J’e­spère, dis-je, que nous allons trou­ver. Puis je me dis que j’ex­agère. puis je me dis que j’ai rai­son: on ne peut pas manger au restau­rant en Suisse. Surtout lorsqu’on est français. Cepen­dant, c’est le temps de la foire d’art de Bâle: la nou­velle édi­tion ouvre ces portes dans l’après-midi. Gérard par­ticipe à une expo­si­tion avec John Arm­led­er. Nous mar­chons dans des rues aux bâti­ments de pierre. Con­cen­tré sur la dis­cus­sion, c’est ain­si que je les perçois: mas­sifs, gris, en pierre. A titre de com­para­i­son, les bâti­ments de la rue du Marché à Genève me sem­blent de verre et de plas­tique, et blancs. Lorsque nous tra­ver­sons le Schwarzwald­brücke j’aperçois les berges du Rhin que je longeais de nuit, il y a trente ans, chas­sé par le froid des bancs où je ten­tais de dormir, me réfu­giant enfin dans une allée d’im­meu­ble restée ouverte. Nous prenons place dans une pizze­ria. La dis­cus­sion tâtonne. Gérard dit quelques mots de sa nais­sance en Tunisie, de son arrivée en France. Quelques mots, puis ajoute: tout cela est mys­térieux… Plus tard, nous nous remet­tons en marche. Aux alen­tours du palais d’ex­po­si­tion où se tient la foire de l’art, des hôtels dont les arcades affichent des noms de con­tem­po­rains célèbres, mon­trent de pein­tures et des vidéos. Sur les park­ings, des voitures à un demi-mil­lion, hautes, noires, ruti­lantes. Elles don­nent envie de tourn­er les talons. Mais mon édi­teur ne pro­pose pas d’en­tr­er dans le bâti­ment de la foire. Nous buvons sur une ter­rasse. Nous par­lons du devenir mutant de l’hu­man­ité, de la dérive des repères. Lui évoque Michèle Bern­stein. Dernière­ment, après con­sul­ta­tion de l’in­ter­net, il lui révélait des aspects de sa vie qu’elle ne pou­vait con­naître et pour cause: don­nés pour réels, ils étaient fic­tifs. Or, à force de cir­culer dans les esprits, ils étaient devenus réels. Avant de se quit­ter, l’air de ne pas y touch­er, l’édi­teur me fait une remar­que sur Gor­mi­ti, ce texte que je conçois comme le troisième volet du trip­tyque com­mencé avec Ogro­rog et Forde­troit. Remar­que présen­tée comme un con­seil mais qui tient à la fois de l’aver­tisse­ment, de l’en­gage­ment à réfléchir, du défi, de la mar­que de con­fi­ance et de l’at­tente. J’ap­prou­ve en silence. S’agis­sant de l’ef­face­ment de l’in­téri­or­ité et de l’im­po­si­tion aux hommes d’une per­son­nal­ité de fab­ri­ca­tion indus­trielle (thème du livre), toute la ques­tion, dit-il en sub­stance, est de s’adress­er à ceux qui sont vic­times de ce proces­sus de con­fis­ca­tion de soi dans des ter­mes qu’ils pour­ront com­pren­dre; à défaut, vous ne fer­ez que met­tre en évi­dence une posi­tion réactionnaire.

Moyen

Le meilleur moyen de faire peur: avoir peur.

Canne

A cause de ce chien long, blanc et gros sur­gi des berges de la Dranse, j’ai repen­sé à la canne dont m’avait fait cadeau le concierge de la Char­treuse de Vil­leneuve-lès-Avi­gnon. D’un bois sou­ple, tra­vail­lé dans l’eau et lente­ment dur­ci, dont l’homme me dis­ait: je l’ai choisi pour vous. Et voilà que je l’ai égarée. J’en par­le à Aplo.
- Je sais où elle est. Accrochée à la poignée de porte de ton ate­lier de la mai­son de Lhôpi­tal.
J’es­saie de visu­alis­er la canne. Si elle est bien là-bas, elle doit y être encore. D’un autre côté, si aucune des per­son­nes qui c’est occupée du démé­nage­ment n’a cru bon d’emporter cette canne c’est parce qu’elle ressem­ble à une vul­gaire branche de bois.
- Je crois qu’il est trop tard.
Alors Aplo, réelle­ment désolé:
- C’est fou toutes ces choses qui ont dis­parues! Surtout après le démé­nage­ment de Gimbrède…

Empathie

Alors que mon unique souhait est d’aug­menter l’empathie et de réduire la frac­ture, je réduis l’empathie et aug­mente la frac­ture. Mais com­ment ne pas vers­er sur sa pente? Com­ment, après des années de rati­o­ci­na­tion a dégager des per­spec­tives, boule­vers­er l’ap­proche? Que peut-on espér­er, lorsqu’on est à la fois le mou­ve­ment et le repère?

Fleur

J’ob­ser­vais que je ne sais pas, que je n’ai jamais su observ­er une fleur, sauf quand, réduit par l’épuise­ment à un état supérieur de com­mu­nion, d’at­ten­tion élargie, je tutoie toutes choses, m’adres­sant à elles comme si le monde, trans­posé en une scène de théâtre, tombait dans le reg­istre général de la prosopopée.

Policiers

Triste signe des temps: la mul­ti­pli­ca­tion des écrivains de romans policiers.

Envahisseurs

Quand se résoudra-t-on, débiles que nous sommes, à nom­mer envahisseurs ceux que nous nom­mons immi­grés? Lorsqu’ils marcheront sur nos ven­tres? Et qu’au­rons-nous prou­vé? Qu’une fois atteint un cer­tain degré de civil­i­sa­tion, ceux qui en ont assuré l’es­sor n’ont plus qu’un hâte, se nier? Et pour mourir en pleine illu­sion, con­sacr­er leurs dernières forces à pour­fendre ceux qui, refu­sant l’ab­né­ga­tion des valeurs vitales, cherchent à établir la vérité par les faits?

Fuir

Il faut fuir. Non pour attein­dre un lieu autre, mais pour fuir. N’at­tein­dre rien de sta­ble, aus­si longtemps que ne nous rat­trapera pas la mort.

Caverne

Hier soir, pre­mier con­tact d’Ap­lo avec la philoso­phie. Il me par­le d’om­bres qui dansent sur un mur et d’hommes enchaînés qui pren­nent ces ombres pour la réal­ité. Le mythe de la cav­erne. J’ap­porte l’At­las de philoso­phie et lui mon­tre un dessin représen­tant l’al­lé­gorie.
- Ce livre fait ce qui ne peut se faire: représen­ter des con­cepts en images.