A Madrid sur la Gran Vía. Il est vingt-deux heures, nous prenons nos chambres à l’hôtel Senator, sortons aussitôt pour aller dîner chez Rafael. Le restaurant est fermé. Nous avons dû manquer l’entrée! Mamère revient sur ses pas, Monfrère va de l’avant. Force est de constater: l’enseigne n’existe plus. Je m’appuie contre la vitre, la salle est en chantier, l’espace sans meubles, les parois badigeonnées de peinture. Quinze, vingt ans que nous mangions à notre table? L’an dernier, au printemps, Mamère s’assurait que l’assiette de Lausanne dont elle avait fait cadeau figurait toujours parmi la collection accrochée au mur. Vient de fermer un des derniers restaurants de l’après-guerre dans cette rue désormais chinoise,
Frontières
Une invitation de la Maison de la littérature genevoise à m’exprimer en compagnie d’autres écrivains dont Daniel de Roulet sur la notion de frontière. Ce singulier n’est pas innocent: il permet de parler politique sous prétexte de littérature. Il permet de jouer les intellectuels. Il permet de pérorer, de conseiller à un public plein de bonne conscience, en réalité effrayé par la tournure des événements, des façons de persévérer dans leur déni de la réalité. Je décline l’invitation. Ce que je pense des frontières? Renvoyez ceux qui les franchissent puis militarisez et tirez à vue. L’option actuelle, cet aberrant laisser-faire, relève du coup: les mondialisateurs accélèrent leur programme de mise à genoux des peuples occidentaux. Le débat est suspendu. Toute recherche des faux-semblants, par exemple ces discussions littéraires sur une situation dont l’urgence n’a rien de littéraire, relève du cynisme.
Mort
Souvent, j’ai le sentiment que tout va finir. C’est pourquoi je fais en sorte que cela finisse: pour que cela recommence. D’un autre côté, je cesse de faire, je m’imagine ne faisant pas, je coordonne un déficit d’activités et le contemple et tente de ne plus bouger car si la mort est un état dans lequel il ne se passe rien, être devant elle dans un état où il ne se passe rien, c’est être prêt.
Feu
Je me vois assis devant un feu, une couverture sur les jambes, la maison est entourée de forêt ou d’un lac, ou encore de montagnes, je suis peut-être seul, je ne lis pas, je bois un café, un alcool, un thé, une horloge tourne, j’ai de la sympathie pour un arbre, les bruits ont un langage, j’attends. Je me vois assis dans un fauteuil, devant un feu et j’ignore si cette image est réconfortante, si elle est une bonne introduction à la mort.