Trois jours de fête, le frigidaire à portée de main. Lorsque nous sortons enfin, la tête bourdonnante, c’est dimanche. Monfrère est allé courir ses dix kilomètres au milieu de la nuit. Il a glissé sur les feuilles mortes, il saigne. Nous montons sur le Guintzet et revenons par Cormanon. Le panneau planté à l’entrée du chemin de petite terre qui mène à Beaumont annonce un “parc urbanisé”. Nous marchons dans une combe. A gauche, un ruisseau, quelques vaches dans un pré. Sur la hauteur, Beauregard, le quartier de l’hôpital. A droite, des immeubles massifs d’un seul modèle alignés au cordeau. Les façades sont grises, les socles de béton. A leur pied, des places de jeux pour enfants. Dix immeubles, une place de jeu pour deux immeubles, cela fait cinq place de jeux. Il y a bien des enfants, les nôtres. Visibles à cinq cent mètres. L’ensemble évoque les maquettes que l’on trouve dans les vitrines des bureaux d’architecte. A l’avenir, ce genre de cité conçue par ordinateur pourra être réalisée au moyen d’une photocopieuse 3D. Auparavant, nous ferions mieux de mettre hors d’état de nuire les architectes.
Mémoire
Dans un grand magasin, au rayon jouets. Appuyés conte une colonne, trente bobs rouges. J’en attrape un, le trouve petit; un autre est trop large. J’imagine les enfants: le poids, la stature, l’allonge des jambes. A la caisse, je demande des renseignements. Le vendeur me remet une feuille de papier et un stylo. Je dois inscrire des figures dans un paysage dessiné. Parmi celles-ci un cheval. Je le tourne entre mes doigts. Comme pour le bob, la solution m’échappe. Plutôt que de m’avouer vaincu, j’essaie de me persuader qu’une méthode simple peut venir à bout du problème. D’ailleurs, il s’agit d’une sorte de test de Rorschach. La marge d’interprétation est plus lâche qu’il n’y paraît. Mais aussi, pourquoi en passer par là? Ne suis-je pas client? C’est au vendeur de travailler! Je pose le stylo et m’en vais. En prolongation des jouets, une salle de fitness remplie de machines. Les clients pédalent, courent et soulèvent en silence. Je monte sur un vélo, mais suis gêné par le manteau de fourrure, l’écharpe, la chapka, les gants. De plus mon pied glisse sans cesse hors de la pédale.J’emprunte alors une passerelle au-dessus du vide. J’y croise une femme. Elle tient par la main un gosse de deux ans.
- Tu me reconnais? demande-t-elle.
Je souris.
- Tu ne me reconnais pas ?
La femme est blonde, refaite. Au-delà des apparences, je cherche une fille aux cheveux noirs, un visage naturel. Je baisse les yeux sur l’enfant: “tiens, elle a fait venir un Africain, me dis-je. Aucune chance que je retrouve les traits de la mère en scrutant le visage du gamin”.
Pain
Le Prisonnier revient de la banlieue française avec une recette de pain. Enthousiaste il m’explique comment éviter en pays subtropical que la baguette, rigide au sortir du four, perde toute contenance une fois passée sous le bras.
- Pour faire rentrer l’humidité, tu pratiques des ouvertures dans la partie haute du four, comme ça, la croûte augmente d’un demi-millimètre. A la période la mousson, tu peux aussi rajouter un peu de farine entière à ta pâte. Mais ne t’inquiète pas! Quant tu seras au Cambodge, prêt à lancer le projet, mon gars viendra t’aider. Paie le billet et il rapplique!
- Il vit de la boulangerie?
- …et de la pâtisserie, et puis il a des à‑côtés.
- Quel genre?
- Garde rapprochée.
- Tu l’as connu en prison?
- Mmh.
- Il était dedans pour quoi?
- Double homicide.
Mineur
Monami, après avoir détaillé la journée d’entraînement militaire, comme je lui fais part de mon regret de n’avoir pu y prendre part:
- Enfin, tu dois bien promouvoir ton livre! C’est bien ce Fordetroit, mais c’est quantité négligeable!
- Oui?
- Une œuvre mineure!
- L’œuvre véritable, le grand oeuvre, c’est le Journal, ça c’est quelque chose!
Puis nous mangeons chacun trois tentacules de poulpe arrosé d’une bouteille de Douro, de vodka et de bière.
Atteinte
Critiques adressées à Fordetroit par les libraires qui font état de leur lecture pour les auditeurs de la radio. Les dialogues dit ainsi J. sont ineptes, absurdes (elle a raison). En soirée, autour de la table de restaurant, on me demande comment je reçois ces critiques.
- Je suis inatteignable.
Un peu surpris de ce que je viens de dire, je cherche à m’expliquer avant de m’apercevoir que le mot traduit bien mon sentiment. J’écris ce que je veux écrire; aucun autre motif que l’envie ou le besoin. Dès lors, toutes les critiques sont fondées. N’ayant pas de visée, je ne connais pas d’emblée mes directions. Or, une critique étant d’abord un jugement de réussite ou d’échec quant à une direction, elle est dans mon cas à la fois vraie et fausse, donc sans atteinte.
Amusement
M’inquiète parfois dans le monde adulte, le renoncement à s’amuser. L’effort devrait être une garantie suffisante du sérieux. A quoi bon lui donner d’autres gages? Ou alors s’agit-il d’un oubli de l’amusement? Une dimension serait perdue, peut-être irrécupérable. Je ne parle pas de faire la fête. Cela n’est pas de l’amusement mais une destruction nécessaire. Je parle de la pyramide que l’on tourne sur le nez.
Mails
Perturbations liées aux courriers mails que j’écris, jusqu’à trente et quarante par jour, retrouvant mes interlocuteurs autour d’un verre, et cela encore plus s’ils habitent dans un autre pays et que je ne les rencontre que de temps à autre, car alors notre relation est d’abord épistolaire ensuite réelle; ainsi, j’entame un sujet et ce faisant, je me demande si je ne m’en suis pas déjà ouvert à eux. Bientôt pris de doute, je demande:
- … vous en ai-je déjà parlé?
Rassuré quand l’autre dit “non”, mais inquiet d’être incapable de trancher seul.