Dès le matin en basse-ville, sur le balcon de bois de N0N. Il cuit du café. D’un cabas de supermarché je tire les deux maquettes du Cube que j’ai apportées d’Espagne. La première est visuelle, je l’ai construite afin de représenter l’outil de travail de notre future entreprise d’enseignement d’autodéfense, la Cube training company; la seconde, à l’échelle, conçue par Evola (grâce à ses dons de marionnettiste) étudie les charnières. Toutes deux font dix centimètres de côté; le prototype que construit le Fab-lab de l’Université de Saragosse mesurera lui un mètre cube. N0N sert le café, nous planchons trois heures sur l’assemblage, la résistance des matériaux, l’insertion des panneaux didactiques, les chaises d’entraînement et les armes factices que contiendra le cube. A midi, N0N grille un steak dans un toaster à viande reçu d’un ménage de Zurich. La journée finie, je retourne au van. Il est garé à Granges-Paccots, sur le côté de la cantonale, à trois kilomètres de la basse-ville où habite N0N. Même là, un règlement stipule: “temps maximum 10h”. Chemin du retour, je longe la caserne fraîchement désaffectée de la Poya. Sur la piste d’exercice des camions, des treuils, des chicanes, des mortiers. Sur l’aire de jeu, des Pakistanais habillés en taliban jouent pieds nus au cricket.
Ville basse
Assis sur un banc des berges de la Sarine dans un épais soleil de fin de journée, Monami, N0N et Claude. Nous parlons de P.I.L, de Krav Maga et de tir tactique, de nos parents et de vacances. Une femme promène une couple de chiens à roulettes l’arrière train amputé. Un drogué prend appui sur le mur d’enceinte de la ville-ville et pisse. Monami part chercher des bières au kiosque. De retour, il dit : “le drogué commettait un vol, les municipaux viennent de l’arrêter”. Vers le pont du Milieu, une femme genou à terre souffle sur un brasero tandis que son ami à chignon déballe des saucisses de légume. Il fait chaud. Trente degrés. Peut-être plus. A tour de rôle, nous saisissons nos téléphones pour appeler Gula. Elle ne répond pas (à minuit, elle m’écrit: “je regardais un film avec mes enfants”). En contrebas, dans la rivière, les bas de pantalons retroussés, un touriste marche dans l’eau. Un appareil-photo pend sur sa poitrine, il a l’air ravi. Nous sommes toujours sur le banc. Monami propose de louer un chambre d’hôtel, nous y dormirions après avoir fait la fête. Je suggère de fausser compagnie à nos amis de Fribourg pour retourner au camping de Morat. Pendant un moment, nous ne disons plus rien. Long moment. “Encore dix ans, dis-je aux autres, et nous ne dirons plus rien, nous regarderons simplement devant nous”.
Le Grand Jeu
“Je te dirai: est un maître celui qui donne des occasions de s’instruire… Un maître ne pensera jamais pour toi : il te fournira des occasions de penser que tu peux saisir ou ne pas saisir; si tu les saisis, tu reconnaîtras qu’il a été un maître pour toi, sinon, non. Enfin, peu à peu, tu apprendras (et j’apprendrai) à considérer tout homme, toute chose, tout fait, comme une occasion de penser, donc comme un maître. []”. Lettre de René Daumal à Roland de Renéville à propos de Alexandre de Salzmann, échange épistolaire entre les membres du Grand Jeu.
Famille
Double réunion à Muntelier sous le sol pleureur qui abrite le van. Avec Monpère et sa femme d’abord, avec les enfants ensuite. Table de pique-nique, olives espagnoles, laitue espagnole, rouge espagnol. Monpère me rapporte la lampe à pétrole géante que j’ai utilisée il y a dix ans dans la montagne de l’Oblerland alors que j’écrivais Acablar. Lampe compliquée, difficile à allumer et lourde, et encombrante. Qui dès le deuxième jour, alors que la neige tombait, que les températures chutaient, ne donna plus aucune flamme. La voici embarquée dans le van et je devine que je l’emporterai en Bavière la semaine prochaine, puis en Slovénie et en Hongrie avant de la ramener en Aragon et de la jeter — ou de la garder, l’essentiel étant de n’avoir pas à la rallumer. Les enfants? Bien — très bien. Des adultes. Etudiant, travaillant. Pour ce que l’on sait d’eux. Mais le rôle d’un père n’est pas de savoir, il est d’aider quand s’en manifeste le besoin, de conseiller quand il y a problème.
Muntelier 2
Assis en rond sous des parasols en bois de palme, tournés en direction le lac et du Mont Vully, les hôtes du camping admirent le paysage. Plus tard ils photographient le coucher de soleil thaïlandais. La nuit venue, un vieillard à cheveux longs monte sur un tabouret à vis. Il joue au clavier Kiss, Cochran et Polo Hoffer. Des étudiants loués pour ce dernier samedi de l’été servent des frites et des hamburgers. Le sentier qui conduit à mon van est pavé de nains.
Château carton
En route pour Genève, il faut une étape. L’an dernier, j’ai renoncé à me loger dans cette chambre suppositoire entée sur un parking de supermarché de Balaruc, après sept cent kilomètres de conduite le lieu oblige à boire plus que la mesure pour effacer quelque peu le décor. Vers Lézignan-Corbières, comme nous roulions dans la direction de l’Espagne juste après l’affaire de la saisie de la Dodge par la police saint-galloise, Gala et moi avions cru trouver un havre; Gala à dire vrai, car je n’étais pas sans remarquer les moquettes puantes et le gérant ivrogne donc absent, mais il y a avait le repas, un menu à prix modeste. Donc ce soir, une fois négociés les giratoires-pots-de-fleur, nous voici au Mas de Gauzac, joli nom pour une bâtisse rose cochon dans un environnement de hangars. Pas de moquette cette fois. Arrachée. Ni de gérant dans son jus. Remplacé. Bonne nouvelle, le frigidaire du van a fait de merveilles: ma Skol brésilienne est à point. Pendant que Gala se remaquille, j’avale des cannettes. A dix-neuf heures, nous dînons. Touristes belges, camionneurs roumains, piscine vide, survol d’avionnettes (club aéronautique de Lézignan). La digestion du second plat n’est pas commencée, me vient un mal à l’estomac. Dans cet état on voit mieux l’état de misère de la France: salle à manger aux parois trouées, vaisselle grasse, serveur intérimaire, chaises bancales, ce que résume cet objet inouï poussé dans un coin de mur: un balai au manche cassé rafistolé au scotch. Nous éteignons pour la nuit. Côté estomac, les douleurs augmentent. Je peine à dormir. Je ne dors pas, je rêve. Où sont-ce des hallucinations? Quand le jour point, je suis défait. Levée, Gala s’agite et vitupère: “ah les salauds, les criminels, ils vont m’entendre!” “Ce repas, dis-je, c’est de la bouillie premier prix en barquette!”. Mais Gala parle de la plomberie. Bruits d’eau, grincements, glouglous, bouchons, elle a raison, la tuyauterie n’a cessé de jouer des cuivres. Gala marche sur la réception. Longue attente. Elle revient : “sors discrètement, ils ont peur, j’ai dit mon mari est fou furieux, il n’a pas dormi, nous allons avoir un accident, l’établissement sera responsable. La chambre est offerte, partons!”.