Au lieu d’écrire “l’amour, je n’ai pas de solutions de ce domaine qui n’en a pas”, l’auteur produit trois cent pages d’analyse.
Architecture des fous
Passionnante exposition au musée d’Art Brut de Lausanne sur les fous et l’architecture. De fait, il s ‘agit plutôt de maisons, d’immeubles et de cabanes dessinés de face, de haut, de loin, de près, bâtiments conçus par addition, telles des sculptures du facteur Cheval, plutôt que par calcul, sauf pour cet artiste qui, avec la rigueur du chef d’entreprise sollicité par un client fortuné, donne à son travail ce titre fabuleux: “plan et devis d’architecture sidérale agraire”.
Pour un bombardement de la ville de Lausanne
Quand on déambule dans les rues de Lausanne, concevoir ce qu’elles étaient il y a seulement trente ans est impossible. Ville de métiers, de bistrots, de rencontres, un peu raide dans sa bêtise bourgeoise, paysanne quant au fond, parlant un français mauvais et sympathique, ville possédant une identité, ville distinguée des autres villes du Léman, sinon exceptionnelle, originale devant le monde. Aujourd’hui, elle dégoûte. Celui qui s’y promène est physiquement gêné de voir tant de laisser-aller, de laideur, de médiocrité, de duperie, de crainte rentrée. Caractères négatifs que recouvrent une prétention crasse et une obséquiosité exponentielle. Que dire d’autre? Les bras m’en tombent. Je n’ai qu’une envie: me sauver. Que voit-on dans le centre de la ville ? Une population à peine sortie des valises, en apesanteur, qui parle toutes les langues du monde et de préférence aucune, une population ne manifestant envers la culture, la société, le bonheur, aucune espèce d’intérêt. Une population en pyjama qui s’étonnerait qu’on le lui fasse remarquer et comment lui en vouloir? L’État s’est chargé de confondre domaine public et privé, délaissant le premier, contrôlant le second. Et derrière ses énergumènes qui rêvent d’acheter la pacotille que les industriels font fabriquer dans le tiers-monde, un population, plus ancienne, arrivée par l’avion précédent, qui possède déjà cette pacotille et en fait étalage, prouvant si besoin était, que la liberté promise peut être atteinte. Et ensemble, ces deux populations, s’arrangent pour produire à tous les coins de rues, une nourriture pauvre, malsaine, merdique: pizzas, pâtes, kebab, chinois. Un peu plus loin, ceux qui ont lâchés, les intoxiqués. La municipalité leurs octroie un territoire exposé, les nourrit, les torche, les filme. Et dépêche des bon samaritains fonctionnarisés qui rêvent de sauver le monde, donc les drogués. A la fin de la journée, ces habitants de Lausanne se mettent au lit dans des casiers subventionnés, des asiles de nuit, et pour les pendulaires français, dans leurs Renault Clio. La ville s’est enfin vidée. Dites moi? Je rêvais, n’est-ce pas? Cela ne va pas recommencer demain? Et chaque jour? Cette paupérisation des esprits. Ces pyjamas. Cette cochonnerie de fast-food. “Recommencer? Que voulez-vous dire? Ici, c’est Lausanne. Mais à Genève, à Paris, à Londres, c’est la même chose, c’est aussi Lausanne.”
Massues
Le perfectionnement de l’outil divise la société selon une double critère, la capacité intellectuelle requise pour son usage, le pouvoir économique nécessaire à son aquisition. Tout le monde peut utiliser une massue, tout le monde ne peut pas utiliser un ordinateur. Mais c’est surtout entre sociétés que l’outil à forte valeur technologique installe des divisions. Car s’il y a beaucoup d’ordinateurs dans le monde, il y a bien plus de massues. Les rapports Nord-Sud dont les statistiques mesurent par les chiffres la nature sont aujourd’hui grevé d’un tel déséquilibre que comparer deux pays, deux peuples, deux cultures relevant l’une de la technologie moderne, l’autre de la technologie ancienne, est pure illusion. Cela revient à comparer un chat et une table, un montagne et un bateau, un baril de pétrole et un arbre.
Brutal
Retour brutal en Suisse car brutale, notre société l’est: rien dans le comportement des gens qui ne semble dicté par des impératifs de vitesse, de rentabilité, d’efficacité, de communication, cela même dans les figures déchues, symptômes triomphants de la réussite générale, les déchus, les alcooliques, les idiots, les fous, les égarés, les ralentis, les drogués.
Retour
Pilules de drogue qui me font dormir six heures entre Kuala Lumpur et Istambul, puis à l’arrivée, cinq heures du matin, deux canettes de bière. Le vol suivant, pour Genève, embarque deux clientèles: des skieurs anglais et des Turcs à passeport suisse. Parmi ces derniers, un géant. Cheveux drus et gominés, épaules de lutteur, barbe Fidel Castro, lunettes de soleil carrées. Entrés avant les autres passagers, assis près des toilettes, nous avons pendant quelques minutes, situation rare, le sentiment de voyager seuls à bord de cet Airbus A 320. Quand le géant surgit au fond du couloir, je comprends pourquoi: il marche à son rythme, qui est lent et nul n’ose le dépasser. Il trouve sa rangée, ouvre le compartiment à bagages, range son sac, reste debout, au milieu du couloir. Trois passagers patientent derrière lui, puis dix, puis quinze. L’homme retire son sac, l’ouvre et le fouille. Il le referme, le range, demeure là, dans le couloir, obstruant le passage. L’hôtesse qui se tient à notre hauteur bat la semelle avec nervosité, mais n’intervient pas. A Gala, je désigne le passager qui attend derrière le géant. Il rage. Et attend, et se tait. Situation qui jette un éclairage cru sur les avantages de la nature, et la crainte, et la lâcheté.
Nous volons pendant deux heures. Je regarde un film, Gala dort. En milieu de matinée l’appareil survole le Mont-Blanc. Les Anglais ravis cherchent les noms des pointes, des glaciers, des vallées. Ils hésitent, se trompent, savent, ne savent pas. Aussitôt un sommet est il apparu, aussitôt il disparaît: cela ne porte donc pas à conséquence, aucun ne pouvant vérifier si l’autre dit vrai. Alors, le pilote annonce que la tour de contrôle de Cointrin, nous met en file d’attente. Pendant une heure, nous tournons au-dessus des Alpes. Mont-Blanc, vallée de l’Arve, Léman, vallée verte, Mont-Blanc. Les Anglais, la face poussée contre le hublot, ne pipent plus mot.
Policiers
Lu ces derniers jours deux romans policiers d’Exbrayat. Le premier, Une vieille tendresse, portrait de mœurs plutôt qu’intrigue, écrit en 1981, est d’une réjouissante qualité littéraire. La langue est précise, musicale, syntaxique, les dialogues réalistes rappellent le meilleur Simenon. Et comme l’action se déroule en Haute-Ardèche, l’étude des paysages et des caractères le disputent à l’Histoire, tous éléments qui m’éclairent sur mon incapacité à lire des romans policiers actuels: la plupart sont traduits de l’Américain par des bras-cassés ou, lorsqu’ils ont écrits en français, leurs auteurs singent le style américain. Dans la foulée, piochant dans la bibliothèque de fortune d’un hôtel de Kut composée de livres abandonnés par les voyageurs, je lis l’Aiguille creuse de Maurice Leblanc et un Agatha Christie. Arsène Lupin, dont j’aimais autrefois les aventures est un personnage pour adolescents, ce que je ne pouvais savoir, étant moi-même, au moment de leur lecture, adolescent. Entre des rebondissements fondés sur la plus hasardeuse des spéculations et la fabrique artificielle de mystères, la narration s’étiole. De fait, l’auteur n’est pas dupe, qui invente au récit des directions improbables pour, dirait-on, faire ses pages. Quant à Agatha Christie, si l’intrigue est irréprochable, le style est désuet et les dialogues qu’elle met dans la bouche de son détective, Hercule Poirot, voulus. Remarques qui posent la question de l’histoire du roman policier: est-elle possible? Comment une genre codé, ce pourquoi il est mineur, peut-il faire histoire?