Ours

Dif­fi­cile d’imag­in­er peu­ple plus mal armé que les Suiss­es devant la mon­di­al­i­sa­tion. Nous sommes sans nation. Après avoir fondé notre pays con­tre les exac­tions impéri­ales, nous  avons créé des règle­ments suff­isants dans lesquels, aimable­ment, à mesure du bon vouloir, nous nous sommes fon­dus. Aujour­d’hui, nous croyons pou­voir incor­por­er les grands pré­da­teurs du cap­i­tal comme les pau­vres hères anal­phabètes qui envahissent notre société sur la base de ces règle­ments de haute voltige: autant s’adress­er en latin à un ours affamé.

Bêtes modernes

Étaient con­voités et pris, chiens, chats et poulets par les soli­taires pour agré­menter leur soli­tude, mais le vide aggravé des exis­tences, pous­sait bien­tôt tout un cha­cun à ravir  ces bêtes pour inscrire leur dynamisme de vivant prim­i­tif dans l’e­space intime, de sorte que le gou­verne­ment, pour mod­ér­er les risques de la con­cur­rence, intro­duisit ces bêtes en grand nom­bre dans l’e­space publique, ce qui rapi­de­ment engorgea les moyens de com­mu­ni­ca­tion, rues, trains, artères, autoroutes. Chargé qu’il était d’e­spèces incom­pat­i­bles, le monde se cor­rompit. Revenu à un stade antérieure de l’évo­lu­tion où le tra­vail est la seule affec­ta­tion du temps, le peu­ple reviv­i­fié se défit des mal­adies de la solitude.

Images

Cer­cle vicieux de l’i­con­o­clastie: lorsqu’on installe le vide dans l’en­tourage pour l’in­stiller dans les esprits, le cerveau pal­lie au manque par la pro­duc­tion d’im­ages et la main les fabrique.

Hypnose

Et si nous étions hyp­no­tisés par la parole? Et si à force de s’ex­primer sans égard pour le sens, nous étions intox­iqués? Pas une affaire de raison­nement, le con­traire: une parole sans ordre ni poids, dépourvue d’in­ten­tion vraie et qui, cela est neuf, pro­pre au XXIème siè­cle, se préoc­cupe sur ces prérog­a­tives d’at­ta­quer les grands prob­lèmes. Et si l’ère dite de com­mu­ni­ca­tion était, par le fait de son excès, l’é­touf­foir de la rai­son, ain­si de la bonne con­duite des sociétés?

Gobelet

Cet ami, mani­aque absol­u­ment, garde au pied de son bureau depuis six mois un gob­elet qui a con­tenu du café.

Nourritures terrestres

Quand je finis de manger, du bout des doigts, mes pâtes sous-vide, je vois qu’il y avait une fourchette de plas­tique au fond de l’emballage. 
Comme dit ce com­men­ta­teur poli­tique:  
“Mais com­ment peu­vent-ils — Merkel et Erdo­gan — en être arrivés à ce point de putré­fac­tion intel­lectuelle et être encore au pouvoir? 

La pre­mière réponse qui vient à l’e­sprit est celle de la mal-bouffe: à force de bouf­fer de la merde indus­trielle, ça finit par pro­duire de la merde intel­lectuelle qui, à son tour, aggrave la mal-bouffe.”

Debord

Cette intu­ition géniale de Guy Debord que l’on exprimerait ain­si dans les ter­mes con­tem­po­rains: le réel devien­dra un pro­duit cul­turel. Le ciné­ma a joué une rôle cer­tain dans la fab­rique de cette intu­ition. En effet, si l’on peut, avec des moyens tech­niques adéquats (la caméra et les décors des années 1960) pro­duire du réel… Cepen­dant, une chose me chi­cane: doit-on admet­tre que la mise en forme ‑ici théorique quand elle est dans la plu­part des cas don­née dans une fic­tion — de l’in­tu­ition est néces­saire­ment de antic­i­pa­tion que con­firmera par après l’histoire? 

Vélo 5

Retour de l’a­gence, je me tais. Gala ne demande rien. Nous sor­tons manger. Avant de se met­tre au lit, j’an­nonce que j’ai loué l’ap­parte­ment. Que le bail débute le pre­mier mars. Le soir, nous sommes en Suisse. Le lende­main, c’est dimanche. Journée splen­dide passée dans l’ar­rière-bou­tique du mag­a­sin de Lau­sanne, sauf ce pique-nique que nous prenons au jardin sous l’oeil atten­tif des locataires qui, n’u­til­isant jamais led­it jardin (il est com­mun), s’of­fusquent de notre audace. Au cré­pus­cule, je m’équipe pour aller courir.
- Tu ne vas pas aller courir main­tenant? Fait Gala.
- Si, pourquoi?
- Et tu vas où?
- A Saint- Sulpice.
- Mais ça va être long!
- Oui. Enfin, comme d’habi­tude.
- Parce qu’il faut m’amen­er à la gare.
- Tu pars? Où ça? Tu ne pou­vais pas dire?
- Je te l’ai dit.
- Non.
Je cours. Grancy-Ouchy-Saint-Sulpice. Couch­er de soleil mag­in­fique sur les pyra­mides de Vidy, promeneurs issu des 190 pays réper­toriés par l’O.N.U. Au retour, pleine lune. Les eaux du lac sont d’ar­gent.
Gala m’at­tend au milieu de la rue. Elle me tend les clefs du mag­a­sin. Elle a réus­si à trans­porter ses bagages à la gare; cer­taine­ment ce sera-t-elle fait aider.
- Elle me glisse quelque chose comme “jamais je n’i­rai à Mala­ga”, elle tourne les talons.

Vélo 4

Depuis le port de Mala­ga, il faut longer le quai, pass­er un décroche­ment de route sur la falaise, tra­vers­er une crique où rugit une cimenterie, tra­vers­er une sec­onde crique, revenir sur le bord de mer, mon­ter en direc­tion des ter­res: là se trou­ve l’im­meu­ble, blanc et délavé, à flanc de coteau. L’ap­parte­ment est meublé. Au qua­trième. Rem­pli des pho­togra­phies d’un cou­ple, de lits de bébés, de jou­ets d’en­fants. Sur les cadres de portes, des pho­togra­phies de la vierge. La déco­ra­tion, selon le goût espag­nol: désas­treuse.
- J’aime beau­coup. Et toi?
Gala est aphone.
Une, deux trois cham­bres.
- Petites, fait Gala.
- Oui, mais dans la plus petite, je ferai mon bureau. Voyons les ter­rass­es!
L’a­gent s’empresse. La pre­mière donne sur la façade de l’im­meu­ble voisin. Bal­cons et linges aux fenêtres. Par le temps qu’il fait, gris, on dirait une toile de Rauschen­berg, époque dra­peaux améri­cains. Un escalier à vis amène sur le toit. Là s’ou­vre un solar­i­um de 50 mètres car­rés. La mer appa­raît au loin. Avec cela, un garage, une piscine com­mune, un cours de pad­dle. Je demande à réfléchir jusqu’au soir. L’a­gent s’en va. Nous descen­dons au vil­lage. Dans l’or­dre, voici un super­marché, une boulan­gerie, une boucherie, des bars, des reas­t­au­rants, la plage, la mer.
- Alors? Je demande.
- Très bien, dis­ent les enfants.
Gala se tait.
Vient le soir. Un demi-heure avant le ren­dez-vous, Gala n’a tou­jours pas pronon­cé un mot. Elle se met au lit.
- Gala, dans une demi-heure, je dois don­ner une réponse.
- Le mieux serait d’aller voir à Tor­re­vie­ja. Moi, Tor­re­vie­ja, ça me paraît plus judi­cieux. D’ailleurs, c’est ce que tu as tou­jours dit.

Vélo 3

Je relève des annonces, con­tacte des par­ti­c­uliers, prend des ren­dez-vous. Un pre­mier apparte­ment nous passe sous le nez. Loué en une heure. Près d’Atarazanas, en vit­rine, je trou­ve une offre pour un duplex au cen­tre-ville. “Réservé!”, s’ex­cuse l’a­gent. Il nous fait asseoir, dirige son écran d’or­di­na­teur vers nous, égrène des annonces qui répon­dent à notre critères. Après la sieste, nous visi­tons un apparte­ment dans l’an­cien quarti­er rouge. Au ren­dez-vous, le pro­prié­taire. Grison­nant, l’air débor­dé, un avo­cat, un notaire ou un chômeur déguisé: après tout, la tra­di­tion picaresque n’es pas morte. J’en prof­ite pour exposé à Gala le con­cept de Señori­to chez José Orte­ga y Gas­set. Nous mon­tons.
- Après vous!
Gala passe devant, je lui emboîte le pas. Le pro­prié­taire bal­ance sa servi­ette de cuir au bout du bras et donne dans les super­lat­ifs: la cui­sine est extra­or­di­naire, le quarti­er par­faite­ment silen­cieux, les voisins agréables, d’ailleurs pré­cise-t-il, il n’y en a pas, vous êtes au dernier étage.
Oui, mais cela ne va pas: trop petit, et puis il n’y a pas où installer un ate­lier de pein­ture.
De retour à l’a­gence, j’aperçois une autre offre. Elle est en vit­rine.
- Et ça?
- Oh, mais il fal­lait dire que vous ne visiez pas exclu­sive­ment le cen­tre!
L’a­gent déplie une carte:
- Voilà, ce duplex se trou­ve au Rin­con de la Vic­to­ria. Atten­dez que je cal­cule la dis­tance… Là! Il est à douze kilomètres.