Difficile d’imaginer peuple plus mal armé que les Suisses devant la mondialisation. Nous sommes sans nation. Après avoir fondé notre pays contre les exactions impériales, nous avons créé des règlements suffisants dans lesquels, aimablement, à mesure du bon vouloir, nous nous sommes fondus. Aujourd’hui, nous croyons pouvoir incorporer les grands prédateurs du capital comme les pauvres hères analphabètes qui envahissent notre société sur la base de ces règlements de haute voltige: autant s’adresser en latin à un ours affamé.
Bêtes modernes
Étaient convoités et pris, chiens, chats et poulets par les solitaires pour agrémenter leur solitude, mais le vide aggravé des existences, poussait bientôt tout un chacun à ravir ces bêtes pour inscrire leur dynamisme de vivant primitif dans l’espace intime, de sorte que le gouvernement, pour modérer les risques de la concurrence, introduisit ces bêtes en grand nombre dans l’espace publique, ce qui rapidement engorgea les moyens de communication, rues, trains, artères, autoroutes. Chargé qu’il était d’espèces incompatibles, le monde se corrompit. Revenu à un stade antérieure de l’évolution où le travail est la seule affectation du temps, le peuple revivifié se défit des maladies de la solitude.
Hypnose
Et si nous étions hypnotisés par la parole? Et si à force de s’exprimer sans égard pour le sens, nous étions intoxiqués? Pas une affaire de raisonnement, le contraire: une parole sans ordre ni poids, dépourvue d’intention vraie et qui, cela est neuf, propre au XXIème siècle, se préoccupe sur ces prérogatives d’attaquer les grands problèmes. Et si l’ère dite de communication était, par le fait de son excès, l’étouffoir de la raison, ainsi de la bonne conduite des sociétés?
Nourritures terrestres
Debord
Cette intuition géniale de Guy Debord que l’on exprimerait ainsi dans les termes contemporains: le réel deviendra un produit culturel. Le cinéma a joué une rôle certain dans la fabrique de cette intuition. En effet, si l’on peut, avec des moyens techniques adéquats (la caméra et les décors des années 1960) produire du réel… Cependant, une chose me chicane: doit-on admettre que la mise en forme ‑ici théorique quand elle est dans la plupart des cas donnée dans une fiction — de l’intuition est nécessairement de anticipation que confirmera par après l’histoire?
Vélo 5
Retour de l’agence, je me tais. Gala ne demande rien. Nous sortons manger. Avant de se mettre au lit, j’annonce que j’ai loué l’appartement. Que le bail débute le premier mars. Le soir, nous sommes en Suisse. Le lendemain, c’est dimanche. Journée splendide passée dans l’arrière-boutique du magasin de Lausanne, sauf ce pique-nique que nous prenons au jardin sous l’oeil attentif des locataires qui, n’utilisant jamais ledit jardin (il est commun), s’offusquent de notre audace. Au crépuscule, je m’équipe pour aller courir.
- Tu ne vas pas aller courir maintenant? Fait Gala.
- Si, pourquoi?
- Et tu vas où?
- A Saint- Sulpice.
- Mais ça va être long!
- Oui. Enfin, comme d’habitude.
- Parce qu’il faut m’amener à la gare.
- Tu pars? Où ça? Tu ne pouvais pas dire?
- Je te l’ai dit.
- Non.
Je cours. Grancy-Ouchy-Saint-Sulpice. Coucher de soleil maginfique sur les pyramides de Vidy, promeneurs issu des 190 pays répertoriés par l’O.N.U. Au retour, pleine lune. Les eaux du lac sont d’argent.
Gala m’attend au milieu de la rue. Elle me tend les clefs du magasin. Elle a réussi à transporter ses bagages à la gare; certainement ce sera-t-elle fait aider.
- Elle me glisse quelque chose comme “jamais je n’irai à Malaga”, elle tourne les talons.
Vélo 4
Depuis le port de Malaga, il faut longer le quai, passer un décrochement de route sur la falaise, traverser une crique où rugit une cimenterie, traverser une seconde crique, revenir sur le bord de mer, monter en direction des terres: là se trouve l’immeuble, blanc et délavé, à flanc de coteau. L’appartement est meublé. Au quatrième. Rempli des photographies d’un couple, de lits de bébés, de jouets d’enfants. Sur les cadres de portes, des photographies de la vierge. La décoration, selon le goût espagnol: désastreuse.
- J’aime beaucoup. Et toi?
Gala est aphone.
Une, deux trois chambres.
- Petites, fait Gala.
- Oui, mais dans la plus petite, je ferai mon bureau. Voyons les terrasses!
L’agent s’empresse. La première donne sur la façade de l’immeuble voisin. Balcons et linges aux fenêtres. Par le temps qu’il fait, gris, on dirait une toile de Rauschenberg, époque drapeaux américains. Un escalier à vis amène sur le toit. Là s’ouvre un solarium de 50 mètres carrés. La mer apparaît au loin. Avec cela, un garage, une piscine commune, un cours de paddle. Je demande à réfléchir jusqu’au soir. L’agent s’en va. Nous descendons au village. Dans l’ordre, voici un supermarché, une boulangerie, une boucherie, des bars, des reastaurants, la plage, la mer.
- Alors? Je demande.
- Très bien, disent les enfants.
Gala se tait.
Vient le soir. Un demi-heure avant le rendez-vous, Gala n’a toujours pas prononcé un mot. Elle se met au lit.
- Gala, dans une demi-heure, je dois donner une réponse.
- Le mieux serait d’aller voir à Torrevieja. Moi, Torrevieja, ça me paraît plus judicieux. D’ailleurs, c’est ce que tu as toujours dit.
Vélo 3
Je relève des annonces, contacte des particuliers, prend des rendez-vous. Un premier appartement nous passe sous le nez. Loué en une heure. Près d’Atarazanas, en vitrine, je trouve une offre pour un duplex au centre-ville. “Réservé!”, s’excuse l’agent. Il nous fait asseoir, dirige son écran d’ordinateur vers nous, égrène des annonces qui répondent à notre critères. Après la sieste, nous visitons un appartement dans l’ancien quartier rouge. Au rendez-vous, le propriétaire. Grisonnant, l’air débordé, un avocat, un notaire ou un chômeur déguisé: après tout, la tradition picaresque n’es pas morte. J’en profite pour exposé à Gala le concept de Señorito chez José Ortega y Gasset. Nous montons.
- Après vous!
Gala passe devant, je lui emboîte le pas. Le propriétaire balance sa serviette de cuir au bout du bras et donne dans les superlatifs: la cuisine est extraordinaire, le quartier parfaitement silencieux, les voisins agréables, d’ailleurs précise-t-il, il n’y en a pas, vous êtes au dernier étage.
Oui, mais cela ne va pas: trop petit, et puis il n’y a pas où installer un atelier de peinture.
De retour à l’agence, j’aperçois une autre offre. Elle est en vitrine.
- Et ça?
- Oh, mais il fallait dire que vous ne visiez pas exclusivement le centre!
L’agent déplie une carte:
- Voilà, ce duplex se trouve au Rincon de la Victoria. Attendez que je calcule la distance… Là! Il est à douze kilomètres.