Toujours j’ai pensé qu’une endroit quelconque, pour peu qu’il offre une niveau raisonnable de confort, est ce qui convenait le mieux à l’écriture. D’où mon choix de Torrevieja. Un climat constant, un mer belle, des habitants sans ambition, des quartiers populaires, un marché exceptionnel, des prix bas et tout ce qui a disparu de notre société sous le coup de boutoir des grandes entreprises: des épiceries, des salons de coiffure tenus par des coiffeurs, des boulangeries, des restaurants de famille, des poissonniers-pêcheurs, des bouchers qui ne donnent pas dans l’art contemporain. Mais Gala n’a cessé de dire qu’elle s’y ennuyerait, que c’était un lieu sans culture ni imagination, que l’espagnol est une langue aux sonorités gutturales, en définitive un idiome laid qui empêche de dormir. Je faisais valoir l’excellente cuisine à base de produits frais que nous pourrions y faire, la facilité de la vie et la possibilité de louer un appartement avec solarium (terrasse en toit) fin d’y installer des chevalets de peinture (je veux peindre). Maintenant que nous sommes au Tintero II, sur le bout extrême du quai de Malaga, dans le soleil, que la mer brasse, que le ciel est profond, Gala me persuade que c’est ici qu’il convient de s’installer, à Malaga, une ville qui offre les mêmes qualités que Torrevieja mais qui est aussi un lieu de culture, grâce à ses musées, ses cinémas, et sa population, autrement plus réveillée que dans les faubourgs d’Alicante.
Vélo
Voilà deux ans que Gala me rabâche les oreilles avec son Munich. Quand vous lui demandez pourquoi elle veut y aller vivre, elle vante le Schwabing des années 1980. Je fais remarquer qu’il a disparu (nous l’avons constaté dès notre premier séjour, en 2012). “Oui, objecte-elle, mais cela ne change rien: il y a le Jardin anglais. Du reste, justifie-t-elle, maman était blonde et dans la famille, à Padoue, nous avons toujours aimé la Bavière. Je fais remarquer que Schwabing et le Jardin anglais sont les quartiers les plus huppés de la capitale, donc les pus chers. Pour peu qu’un Allemand (cela s’est produit plusieurs fois lors de notre récent du voyage en Asie) fasse valoir qu’aux yeux des habitants des autres Länder, Munich est un ville de traditions, peu tolérante, riche et onéreuse, Gala rétorque: “en fait, je veux aller habiter à Munich pour faire du vélo à plat.” Or, c’est ce que nous faisons aujourd’hui, sur sa demande, à Malaga: nous louons quatre vélos Plaza de la Marina, traversons le port de plaisance, doublons le phare, explorons la jetée où mouillent à la saison haute les bateaux de croisière, ces bateaux-immeubles de 4000 passagers (il n’y en pas en février), revenons sur la plage de la Malagueta, roulons jusqu’au Balneario — distance que je connais bien puisque le tracé du marathon emprunte ce quai — et nous installons contre les blocs de brisée pour boire de la bière sous un soleil radieux. Aux enfants, je montre les garages sur le bas côté de la route, squattés il y encore peu par une communauté de clochards qui bénéficiaient ainsi d’un ouverture imprenable su la mer, allumaient des feux, buvaient et dansaient, tandis que Gala conquise ne parle plus que de Malaga, de sa lumière, de sa culture et du vélo qu’on peut y faire à plat. Nous roulons ensuite sur cinq kilomètres, le long des anciennes habitations de pêcheurs et mangeons au Tintero II, ce restaurant de mer où les plats son vendus à la criée.
14 février
Ce soir, dans un restaurant italien de la plaza du Perchel. partout des couples, certains joyeux, volubiles, d’autres silencieux, les visages fermés. A notre gauche, une table remplie de fleurs attend ses hôtes. Gala rappelle aux enfants que nous sortons ensemble depuis 15 ans jour pour jour.
Malaga
Dormi chez Olofso avec les enfants et Gala. Nous prenons le taxi à 4h30 pour l’aéroport. Le chauffeur me tient un discours sur les radars. Combien de fois par semaine tient-il ce discours à ses clients? Envol de l’avion à 6h20. A Malaga, rafales de vent et vagues grises à l’horizon. La réception de l’hôtel annonce que nos chambres ne seront disponibles qu’en début d’après-midi. Nous longeons cette rivière large, asséchée et ordurière qui partage la ville et que personne jamais ne nomme, atteignons la place du marché Atarazanas, remontons la promenade commerçante du Marqués de Larios, revenons sur la cathédrale et l’amphithéâtre romain. La fatigue nous rattrape Plaza de la Merced. Coiffés de bonnets, les gens sont sur les terrasses. Un clarinettiste joue du jazz, un gosse montre des tours de magie qu’Aplo nous explique: la ville est toute autre qu’au mois de décembre. Lumineuse, enchantée à la veille des fêtes, elle est ce dimanche essoufflée et triste.
Amour liquide
Dans L’amour liquide, Zygmunt Bauman insiste sur l’angoisse que générerait l’engagement émotionnel (amis, mais surtout amants). Aucunement! L’engagement qui inclut le risque est toujours porteur de vie. Le problème, c’est le cadre légal de cet engagement. Sa dimension politique et administrative. Pour filer la métaphore, le problème, ce n’est pas la liquidité, ce sont les écluses et les ingénieurs sociaux.
Rente
Plusieurs fois que j’entends mon collègue immigré demander: “sans nous, que feriez-vous? que deviendrait l’économie suisse?” Nous ferions ce que nous voulons faire, vivre et non ce que l’État veut que nous fassions, travailler afin que ses personnels puissent vivre de la rente de notre travail.
Individualisme
Quel individualisme? Masse, oui! Ces sociologues ont-il jamais lu Debord? Ce qu’ils prennent pour de la liberté, de l’originalité, ce qu’il prennent pour des prérogatives de l’individu ne sont que des signes fabriqués à l’échelle industrielle (le spectacle) et accrochés sur l’individu comme des ornements sur le sapin de Noël. A la société de l’héritage, ils opposent l’ultra-individualisme. Mais dans la société de charpente traditionnelle, ancrée dans un territoire, organisée autour du père et pérenne par le nom, l’individu, parce qu’il est contraint et pour autant qu’il en ait force, résiste et se constitue originalement. Cette création de moyens propres chez les meilleurs débouche à l’occasion sur de vraies personnalités, des figures éminentes, prescriptrices d’idées, de comportement, de projets. A contrario, cet hyperindividuation dont se prévalent les sociologues est en trompe l’œil.
Sion 2
Quittant la rue du Grand-Pont dans le vieux quartier de Sion, je remonte la rue de la Marjorie. Ces vingt dernières années, je suis venue des centaines de fois distribuer des flyers et coller des affiches dans la ville, mais parce que le temps c’est de l’argent, je courais tel un dératé, n’empruntant qu’un réseau de rues communiquantes, évitant tout écart qui m’eut retardé. Ainsi n’ai-je jamais vu ce tunnel sous la montagne qui s’ouvre en haut de la rue Marjorie. Je me retrouve rue des Châteaux, face au musée du Valais. Plce étonnante, intemporelle, figée dans le granit. Les nuages épais qui naviguent dans le ciel donnent au lieu un aspect dramatique. Dans mon dos, une maison de base carrée surmontée au dernier étage d’un bois décoré. Une musique joue derrière un volet. Où que je porte mon regard, je trouve de l’ancien, du vieux, de la pierre, du ciel, du silence. Cette place n’est pas une lieu de production mais un lieu de vie, et, par la forme tranchée des pans de roc qui enferment les quelques constructions, un lieu axial, enté sur le ciel. Grand bonheur de se trouver là, à l’écart du fleuve du temps.
Changement
Que signifie ce refus de changer une fois que le changement est advenu et non-réversible? Que les choses qui ont été, jamais ne redeviennent ce qu’elles furent, je le sais: aussi ne s’agit-il pas de nostalgie. Et d’ailleurs, même si cela se pouvait, j’ignore quelle époque connue j’isolerai pour la monter aux nues. Non, c’est autre chose, de plus pernicieux: le refus de se laisser entraîner dans une direction qui ne valorise du passé que les éléments médiocres. Un refus de participer à un raisonnement faux débouchant sur un avenir truqué. Car c’est bien d’une erreur de logique dont il est question. Comment un passé aussi riche et prometteur peut-il donner lieu à un présent terne et machinique, et cela sans susciter dans l’homme une mouvement de révolte? C’est comme si les prémisses d’Aristote, posées en bon ordre, aboutissaient en fin de démonstration à une conclusion plaquée.