Inconnue

Fasci­nante his­toire que celle de l’in­con­nue de la Seine en ce qu’elle révèle des préoc­cu­pa­tions de voy­ance dans une généra­tion, celle du début du siè­cle, qui à rebours de son affir­ma­tion de lib­erté sociale est mar­quée par un chris­tian­isme mystique.

Boire

Ma mère me dit qu’à boire ain­si, bien­tôt je mour­rai. Une chose est cer­taine: la lit­téra­ture se passe d’adverbes.

Massues

Le per­fec­tion­nement de l’outil divise la société selon une dou­ble critère, la capac­ité intel­lectuelle req­uise pour son usage, le pou­voir économique néces­saire à son aqui­si­tion. Tout le monde peut utilis­er une mas­sue, tout le monde ne peut pas utilis­er un ordi­na­teur. Mais c’est surtout entre sociétés que l’outil à forte valeur tech­nologique installe des divi­sions. Car s’il y a beau­coup d’or­di­na­teurs dans le monde, il y a bien plus de mas­sues. Les rap­ports Nord-Sud dont les sta­tis­tiques mesurent par les chiffres la nature sont aujour­d’hui grevé d’un tel déséquili­bre que com­par­er deux pays, deux peu­ples, deux cul­tures rel­e­vant l’une de la tech­nolo­gie mod­erne, l’autre de la tech­nolo­gie anci­enne, est pure illu­sion. Cela revient à com­par­er un chat et une table, un mon­tagne et un bateau, un bar­il de pét­role et un arbre.

Brutal

Retour bru­tal en Suisse car bru­tale, notre société l’est: rien dans le com­porte­ment des gens qui ne sem­ble dic­té par des impérat­ifs de vitesse, de rentabil­ité, d’ef­fi­cac­ité, de com­mu­ni­ca­tion, cela même dans les fig­ures déchues, symp­tômes tri­om­phants de la réus­site générale, les déchus, les alcooliques, les idiots, les fous, les égarés, les ralen­tis, les drogués. 

Sieste

Époque heureuse où, dans les cam­pagnes comme dans les villes, les jours chômés comme les jours tra­vail­lés, on fai­sait la sieste, cha­cun évi­tant de déranger l’autre pen­dant ce repos.

Retour

Pilules de drogue qui me font dormir six heures entre Kuala Lumpur et Istam­bul, puis à l’ar­rivée, cinq heures du matin, deux canettes de bière. Le vol suiv­ant, pour Genève,  embar­que deux clien­tèles: des skieurs anglais et des Turcs à passe­port suisse. Par­mi ces derniers, un géant. Cheveux drus et gom­inés, épaules de lut­teur, barbe Fidel Cas­tro,  lunettes de soleil car­rées. Entrés avant les autres pas­sagers, assis près des toi­lettes, nous avons pen­dant quelques min­utes, sit­u­a­tion rare, le sen­ti­ment de voy­ager seuls à bord de cet Air­bus A 320. Quand le géant sur­git au fond du couloir, je com­prends pourquoi: il marche à son rythme, qui est lent et nul n’ose le dépass­er. Il trou­ve sa rangée, ouvre le com­par­ti­ment à bagages, range son sac, reste debout, au milieu du couloir. Trois pas­sagers patien­tent der­rière lui, puis dix, puis quinze. L’homme retire son sac, l’ou­vre et le fouille. Il le referme, le range, demeure là, dans le couloir, obstru­ant le pas­sage. L’hôtesse qui se tient à notre hau­teur bat la semelle avec ner­vosité, mais n’in­ter­vient pas. A Gala, je désigne le pas­sager qui attend der­rière le géant.  Il rage. Et attend, et se tait. Sit­u­a­tion qui jette un éclairage cru sur les avan­tages de la nature, et la crainte, et la lâcheté.
Nous volons pen­dant deux heures. Je regarde un film, Gala dort. En milieu de mat­inée l’ap­pareil sur­v­ole le Mont-Blanc. Les Anglais ravis cherchent les noms des pointes, des glac­i­ers, des val­lées. Ils hési­tent, se trompent, savent, ne savent pas. Aus­sitôt un som­met est il apparu, aus­sitôt il dis­paraît: cela ne porte donc pas à con­séquence, aucun ne pou­vant véri­fi­er si l’autre dit vrai. Alors, le pilote annonce que la tour de con­trôle de Coin­trin, nous met en file d’at­tente. Pen­dant une heure, nous tournons au-dessus des Alpes. Mont-Blanc, val­lée de l’Arve, Léman, val­lée verte, Mont-Blanc. Les Anglais, la face poussée con­tre le hublot, ne pipent plus mot. 

Policiers

Lu ces derniers jours deux romans policiers d’Exbray­at. Le pre­mier, Une vieille ten­dresse, por­trait de mœurs plutôt qu’in­trigue, écrit en 1981, est d’une réjouis­sante qual­ité lit­téraire. La langue est pré­cise, musi­cale, syn­tax­ique, les dia­logues réal­istes rap­pel­lent le meilleur Simenon. Et comme l’ac­tion se déroule en Haute-Ardèche, l’é­tude des paysages et des car­ac­tères le dis­putent à l’His­toire, tous élé­ments qui m’é­clairent sur mon inca­pac­ité à lire des romans policiers actuels: la plu­part sont traduits de l’Améri­cain par des bras-cassés ou, lorsqu’ils ont écrits en français, leurs auteurs sin­gent le style améri­cain. Dans la foulée, piochant dans la bib­lio­thèque de for­tune d’un hôtel de Kut com­posée de livres aban­don­nés par les voyageurs, je lis l’Aigu­ille creuse de Mau­rice Leblanc et un Agatha Christie. Arsène Lupin, dont j’aimais autre­fois les aven­tures est un per­son­nage pour ado­les­cents, ce que je ne pou­vais savoir, étant moi-même, au moment de leur lec­ture, ado­les­cent. Entre des rebondisse­ments fondés sur la plus hasardeuse des spécu­la­tions et la fab­rique arti­fi­cielle de mys­tères, la nar­ra­tion s’é­ti­ole. De fait, l’au­teur n’est pas dupe, qui invente au réc­it des direc­tions improb­a­bles pour, dirait-on, faire ses pages. Quant à Agatha Christie, si l’in­trigue est irréprochable, le style est désuet et les dia­logues qu’elle met dans la bouche de son détec­tive, Her­cule Poirot, voulus. Remar­ques qui posent la ques­tion de l’his­toire du roman polici­er: est-elle pos­si­ble? Com­ment une genre codé, ce pourquoi il est mineur, peut-il faire histoire? 

Béton 2

Dans le parc arborisé, des bassins à jets. Sur les bancs, des musul­manes enroulées dans des tchadors noirs. A l’extrémité de l’e­s­planade, la mosquée. Elle a la forme d’une pâtis­serie à la crème affais­sée. Le con­traste avec les deux tours jumelles de Petronas, la com­pag­nie des pétroles malais, entre­prise publique, est com­plet. Ce sont elles, ces tours, les sym­bol­es de la reli­gion véri­ta­ble, l’ar­gent. L’is­lam, c’est pour les ânes qui veu­lent bien y croire. Et pour pouss­er la métaphore, ajou­tons que ces deux phal­lus de métal traduisent bien l’ar­ro­gance du mâle (c’est-à-dire sa faib­lesse): hors de leur étui, munis de gross­es couilles ron­des à hau­teur de sol, ils tutoient le ciel. Les femmes elles, tel des clo­portes empêtrés dans leurs sacs de toiles, se meu­vent avec peine sur des espaces pat­inés que sur­veil­lent les caméras. Obser­va­tion faite, le vête­ment est si mal pra­tique, qu’elles ne peu­vent ni courir ni manger ni s’é­bat­tre — sauf aux heures imposées. Un drame! Autour du parc arborisé, un tun­nel péde­stre — ain­si nom­mé. Long d’un kilo­mètre env­i­ron, il est refroi­di à l’air con­di­tion­né. Devant chaque pili­er, des hommes en uni­formes, flics, concierges, mil­i­taires, gardes-pipi. Les ram­pes d’escalier don­nent accès à des fran­chis­es multi­na­tionales: Bask­in’s & Robin’s, Ken­tucky Fried Chick­en, Wendy’s. Quelque part dans les étages, les dupes peu­vent vis­iter les tré­sors de l’aquar­i­um ou du zoo: requins, lions kenyans, poulpes géants, éléphants… Au bout de ce tun­nel que l’on peut emprunter sur deux niveaux (en souter­rain, il est illu­miné par des pan­neaux de pub­lic­ité), les bâti­ments en forme de couille, le cen­tre com­mer­cial à pro­pre­ment dit, où l’on trou­ve dis­tribués sur sept niveaux les mar­ques les plus rabâchées d’oc­ci­dent Zeg­na, Swatch, L’Oréal, Patek Philippe, Mas­si­mo Dut­ti, Esprit, etc. Dans les bou­tiques, garants de ce tré­sor de la moder­nité, Malais et Malais­es en uni­forme. Pas un client. Et tou­jours l’air con­di­tion­né. Ressor­tant du cen­tre com­mer­cial par der­rière, tout un périple, j’ai voulu descen­dre dans la rue: il y a bien une rue, mais à part des voitures, des hôtels flan­qués de leurs Lam­borgh­i­nis de démon­stra­tion et des entrées de bureau, Shell, PNB, Apple, rien. Ain­si, très vite, on s’in­tro­duit dans un autre cen­tre com­mer­cial où l’on retrou­ve nos  grandes mar­ques occidentales. 

Béton

A nou­veau à Kuala Lumpur, ville triste au cœur béton­né et clin­quant. Les trois pop­u­la­tions, chi­noise, malaise, indi­enne, se côtoient sans aménité. Islam d’État et cap­i­tal­isme anti-libéral. Mariage inhu­main. Moi qui gar­dait une sou­venir détestable de Sin­gapour (dans les années 1990), je vois qu’il y a peut-être pire.

Pattaya

Petit-déje­uner dans la salle de restau­rant en plein air d’un hôtel de Pat­taya-cen­tre. Le buf­fet est occi­den­tal, chi­nois, japon­ais, thaï­landais. Le pub­lic, moins com­posé. Rien que des hommes blancs, chenus, accom­pa­g­nés de leur pros­ti­tuée. Comme si elles avaient à rat­trap­er le temps per­du, celles-ci se gavent. Atmo­sphère étrange, industrielle.