Appétit



Ces plats pho­tographiés à l’entrée de cer­tains restau­rants. La pho­togra­phie n’est pas le plat. En même temps, elle en dit trop sur le plat pour ne pas déjouer notre attente. Met­tant en jeu l’imagination, le lan­gage (sim­ple dans le menu ouvri­er, fleuri dans les cartes élaborées) en appelle aux goûts de cha­cun et ain­si donne faim.

Prodiges



Etrange fas­ci­na­tion des Améri­cains pour la pré­coc­ité intel­lectuelle. Evo­quant J‑M. Keynes, Robert. L. Heil­bron­ner écrit : « A l’âge de qua­tre ans et demi, il s’interrogeait sur la sig­ni­fi­ca­tion économique de l’intérêt ; à l’âge de six ans, il se demandait com­ment son cerveau fonc­tion­nait. » Le sérieux du ton ajoute au scep­ti­cisme du lecteur : com­ment l’auteur le sait-il ? s’il le tient d’un fam­i­li­er, com­ment l’entend-il ? A Détroit l’an dernier – je l’ai noté dans mon livre – des femmes exci­taient la curiosité d’interlocuteurs choi­sis au hasard, dans le bus ou au super­marché, en van­tant les prouess­es lan­gag­ières de leur progéni­ture, des mou­flets enruban­nés et aphones. Du point de vue européen, on se demande si cette fan­tas­magorie ne relève pas de la super­sti­tion religieuse où « dire c’est faire » pour par­o­di­er X, dans ce cas établir après coup pour une per­son­nage célèbre, Keynes, une prédes­ti­na­tion ou, dans le cas de la louange mater­nelle, pour attir­er la grâce sur son enfant.

Ascendance



Les Espag­nols ne sont pas pré­ten­tieux. Quand ils font quelque chose, ils mon­trent ce qu’ils ont fait, signe que faire est tou­jours quelque peu dégradant. 

Filles



Hier, comme je roulais de nuit sur le quai, je croise trois filles. La plus hardie me lance : « Un jour, c’est une année sans toi ! » 

Laboratoire 2



Des frais­es gross­es comme le poing.

Féminisme



Fémin­isme, aujourd’hui (l’occurrence his­torique requiert un juge­ment plus nuancé) : la pro­pa­gande d’Etat indique une direc­tion et les femmes courent. Elles pensent avec les pieds.

Argent 2



La vie est plus facile quand on a de l’argent. Bien. La vie est surtout plus facile, là où les gens font en sorte qu’elle soit plus facile. Le protes­tantisme, recy­clé en vue de sat­is­faire aux buts du cap­i­tal­isme, rend la vie dif­fi­cile. A cet égard, la Suisse est exem­plaire ; je ne con­nais pas de société économique­ment prospère où la vie est plus dif­fi­cile (et d’abord, sur le plan psychologique).

Folie



Il faut être fou pour con­sid­ér­er que dans nos sociétés européennes « ça ne va pas si mal ». Nous assis­tons à la trans­for­ma­tion de l’homme en pro­duit tech­nique. L’immigration est au ser­vice de cet idéal : pop­u­la­tion mal­léable, d’essai.

Chaos



France : les fonc­tion­naires du chaos. Que font-ils ? Ajouter du verbe au verbe, des lois aux lois, des jurispru­dences aux jurispru­dences. Puis ren­trent chez eux. Le lende­main, ils recommencent.

Tableaux



Dans l’appartement il y a des tableaux. Je les décroche. Ils sont quel­con­ques. Par­fois laids. Tableaux sans égard pour le con­tenu, représen­tant ceci et cela, une fleur jaune parce que sur la gauche, on a mis un bateau avec un ciel rouge. « Il faut décor­er, donc on achète des tableaux », me dis-je. Deux jours plus tard, je suis chez le Chi­nois pour un presse-agrumes. Les tableaux sont là, sous papi­er cel­lo­phane. Trois à qua­tre cent tableaux, aux motifs var­iés, pour un prix débu­tant à 4 Euros. A la fin de la semaine, les parois de l’appartement sont enfin nus : tous les tableaux sont dans les armoires. Alors, je pré­pare la cham­bre de Luv. J’opte pour du bleu. La cham­bre marine. Draps et rideaux assor­tis. Et pour finir, jaugeant le résul­tat, je me dis : « je vais descen­dre chez le Chi­nois, il a peut-être des toiles dans le ton ».