Couché sur le toi, je regarde le ciel. La mer, c’est encore trop matériel. Et puis il faudrait se tenir debout. Étonnante profondeur du ciel. Il ne commence ni ne finit. Où que je regarde pas une touche de blanc. Limpide, sec, immense. Un vide rassurant.
Fête
Ce soir, comme je vais sortir, je pense: vivement que je sois dans le taxi qui me ramènera chez moi. Plus tard, la conversation aidant — parce qu’en effet elle aide — je plonge, reçois et donne avec plaisir. Enfin, tard, tôt, dans le taxi, parmi les fourgons de police et les fêtards, sous une lune épaisse, je me demande quelle position idéale je pourrais occuper pour avoir un point de vue sur tout cela et demeurer à peu près vivant, c’est-à-dire visible pour le reste de l’humanité.
Rapport
Je comprends maintenant pourquoi je suis impatient, fatigué, et dans le rapport circonstanciel aux autres, dans l’ordre, indifférent, gentil et si cela ne suffit pas, méchant. Mon but est de me débarrasser de tout ce qui chez l’autre tient du rôle social pour m’intéresser à ce qu’il est.
Zombies
Rien de ce que j’ai atteint du point de vue social ne m’intéresse. Seule compte la conquête du temps. Les puissances coalisées, de l’école à l’Etat et des maîtres de la fausse morale aux pourvoyeurs de solutions industrielles, sont des fabricants d’obstacles. Une fois franchis ces obstacles, vous en êtes là où vous auriez voulu commencé. Alors apparaît le drame dans toute sa cruauté: la plupart des vivants, le temps qu’ils vivent, ne peuvent que prétendre à la vie. Et ce thème du zombie politique — celui qui mord les hommes de bonne volonté pour répandre son sang infecte — acquiert aujourd’hui une nouvelle actualité: les soldats du déplaisir et de la réglementation sont partout en position d’autorité.
Exfiltration
Entraînement hier en petit comité de techniques d’exfiltration. Chacun adopte à tour de rôle une fonction dans le dispositif de sécurité. Devant vont les combattants, à côté de la personne à protéger le garde du corps, à l’arrière les tireurs. Dès que les coups commencent à pleuvoir, les combattants ouvrent une voie au milieu des attaquants que le garde du corps faire franchir au protégé avant de l’engouffrer dans la voiture.
- Recommençons, dit l’instructeur. Si le patron est riche, nous avons deux combattants à l’avant, un garde rapproché. S’il est très riche, nous aurons quatre combattants, deux gardes du corps, un tireur. Ensuite, on entre dans les schémas militaires.
Nous répétons l’action. Je joue un combattant, puis le tireur. L’instructeur évalue les erreurs, les pertes, les blessés.
- Là, tu dois couvrir le patron de ton corps! Si quelqu’un prend une balle, c’est toi! Tu es payé pour ça!
A quoi mon copain, le colosse Russe, répond:
- Tout dépend ce qu’il paie!
Quant à moi, après avoir essayé plusieurs combinaisons et accumuler les erreurs, je conclus que le mieux est encore d’être celui qui paie pour avoir la vie sauve.
Bricolage
Longtemps j’ai pris plaisir à feuilleter es catalogues de supermarché. Je passais vite sur les aliments pour m’attarder sur l’électroménager, la hi-fi et le jardin, mais ce que préférais, c’était les offres des centre de bricolage: d’abord parce que les catalogues avec l’épaisseur des livres, ensuite parce que l’on pouvait les consulter dans un esprit de jeu, chercher si tel tableau électrique était compatible avec tel salle de bains, tel mélange de plâtre avec tel carrelage. Pour augmenter le plaisir, je disposais devant moi les catalogues de plusieurs enseignes et un stylo à la main je comparais les produits. Savoir que l’ensemble du marché visait à fourguer de la camelote chinoise à la classe moyenne inférieure ne m’arrêtait pas. Construire ou entasser permettait en théorie de garantir la vie contre les offenses du temps. Aujourd’hui, j’ai complétement renoncé à ce plaisir. Ou plutôt, j’en ai trouvé un qui est plus pervers: feuilleter les mêmes catalogues pour retrouver la sensation d’autrefois tout en sachant que je n’achèterais pas le plus petit boulon.
Mangue
- Donnez-moi trois mangues bien mûres, dis-je au gitan, et il me toise scandalisé. Lui aurais-je dit que j’avais couché avec sa sœur derrière les cageots qu’il n’aurait pas réagi plus vivement.
- Comment, s’exclame-t-il, que vous voulez-vous dire? Je vais vous expliquer… Et pour ménager son effet, il attend que les autres acheteurs, intrigués par ses vociférations, se retournent et prêtent oreille. Je vous explique: j’ai ici des piments, là des avocats et devant vous des mangues. Je ne vends rien que ces trois choses et je connais parfaitement les mangues, les avocats et les piments! Il n’y a rien de tel que des “mangues bien mûres” parce que toutes les mangues qui sont ici sont parfaites. Il ne saurait donc y avoir sur ce tas une mangue plus mûre et une mangue moins mûre! Tenez, j’en prends une au hasard, je la découpe, la voici! Regardez-moi cette chair! Prenez! prenez! Je vous la donne pour que vous la goûtiez! Si elle ne convient pas, dîtes-le toute de suite! Alors, comment est-elle?
Et aussitôt qu’il a ensacheté mes trois mangues, il recommence avec les avocats:
- Les avocats, c’est une autre affaire. Je vais vous montrer comment on vérifie leur perfection. Il attrape un fruit d’une main, de la pointe du pouce dégoupille la queue comme on ferait d’une grenade. Là, si c’est pas noir dehors, sous la queue, c’est pas noir dedans! Alors, quoi, c’est noir? Est-ce que c’est noir?