Deuxième classe

Le pilote du ATR42 à des­ti­na­tion de Caen: “Ici, devant, tout va bien!“
Mon voisin anglais me coudoie:
- Un Irlandais.

Télévision

Les rêves sont infor­més par les dernières images du soir, surtout lorsque celles-ci se déversent sans qu’on y prête atten­tion, ce que j’ai eu l’oc­ca­sion de véri­fi­er cette nuit après avoir allumé dans la cham­bre d’hô­tel le téléviseur qui fai­sait face à mon lit, lequel pas­sait une film d’ac­tion avec Stal­lone que je ne regar­dais pas, mais que je n’ai pu éviter de voir.

Southend

Diver­sité fab­uleuse de l’Eu­rope. L’avion vous débar­que dans le faubourg d’une ville, dans ce cas un endroit de Lon­dres sans intérêt donc invi­o­lé, et l’i­den­tité de tout un peu­ple s’of­fre au regard. Maison­nettes de brique brune alignées sur des miles. Elles s’ar­c­que­boutent aux gira­toires puis repren­nent le rang, à moins que l’on choi­sisse de chang­er de direc­tion. A l’é­querre et dans les angles, for­mant les branch­es d’une étoile, com­men­cent d’autres rues toutes pareilles. Il n’y en a pas dix ou cinquante, mais des mil­liers devant l’hori­zon, accrochées les unes aux autres comme des wag­onnets. Les façades ne comptent pas six mètres jusqu’à la cor­niche du toit. Les aplats de gazon sont coupés d’al­lées, les portes munies de heur­toirs. Aucune clô­ture, les pro­priétés don­nent sur les trot­toirs, quant aux voitures, elles sont garées le capot côté entrée, témoignant de la présence des hôtes à leur domi­cile. Un Anglais arrose, un autre peint, un troisième répand du gravier. Au milieu de cette aggloméra­tion, un super­marché bardé d’an­nonces et un épici­er Pak­istanais vendeur d’al­cools. A un voisin qui décharge une échelle de son véhicule, je demande le pub.
- Juste­ment, j’en viens!
Il m’indique au loin un gosse qui tourne en rond sur son vélo.
- A peu près à cette hau­teur.
Le pub fait grill; il donne sur un périphérique qui mène au cen­tre de Lon­dres. Il est entouré d’un Fish &Chips, d’une blan­chisserie, d’un kiosque et d’un kepab. Boisé, usé, tout en moquettes et tapis­series, il est meublé de fau­teuils et de canapés, façon salon privé. Au comp­toir je m’in­téresse aux colonnes à bière. Des mar­ques inter­na­tionales.
- Avez-vous une blonde anglaise?
- Je n’en ai pas la moin­dre idée, fait la gamine.
Côté restau­rant, un placeur guide les clients. Un verre de bit­ter en main, je cherche où m’in­staller. Je pénètre dans un boudoir qui a sa chem­inée et ses tableaux. Des amis font cer­cle autour d’une table chargée de bois­sons. Entre une femme. Les autres l’ac­cueil­lent avec des rires et des blagues. Elle dis­tribue bais­ers et poignées de main. Elle s’as­sure de n’avoir oublié per­son­ne, m’aperçoit:
- Je vous embrasse aus­si?
Le placeur les appelle, tous se lèvent et se met­tent en file indi­enne. Je reste seul dans le salon. Près des machines à sous, un cou­ple de jeunes ouvri­ers avec leur bébé. Lui en bleu, le crâne rasé, le cou gros, les épaules tail­lées telles des enclumes. Elle, tire­bou­chon­née dans un corset noir aux trous entretenus. La vie est dure. A les observ­er, cette phrase me vient aus­sitôt à l’e­sprit. Ils doivent ren­con­tr­er des prob­lèmes naturels qu’ils résol­vent de manière naturelle, en se débat­tant. Mais cela ne suf­fit pas, d’autres prob­lèmes suiv­ent. Et d’autres encore. Mais nous sommes ven­dre­di, dans un pub: pen­dant quelques heures, les prob­lèmes n’ex­is­tent pas. Le placeur vient chercher le cou­ple. Je les rejoins au buf­fet. Munis d’assi­ettes blanch­es, nous défilons devant dix ter­rines: chou sur­cuit, patates à l’ail, pois luisants, purée… Aupar­a­vant, un coupeur de viande nous a offert de choisir entre la dinde, le porc et le bœuf ou de goûter des trois sortes. Le cou­ple fait quelques pas. Il s’ar­rête devant la table des sauces. Cha­cun asperge son plat à la louche. Fab­uleuse diver­sité, dis­ais-je. Si de nos jours l’on insiste tant sur les droits formels, c’est qu’il est à peu près impos­si­ble de juger de leur respect dans la vie quo­ti­di­enne. Il suf­fit d’en par­ler pour don­ner le change. Hélas, pen­dant ce temps les plaisirs cou­tu­miers sont bat­tus en brèche. Or, ce sont eux qui don­nent à chaque pays son genre, sa cul­ture et ses lim­ites.   Cette façon de noy­er trois vian­des, sept gar­ni­tures et une brioche de pain au lait sous un demi-litre de sauce par exem­ple, ou ces maison­nettes de brique ou encore l’é­trange régime de la cour­toisie pop­u­laire qui chez les Anglais alterne avec une pro­fonde vul­gar­ité. Rien de plus jouis­sif que de voir l’homme réel débor­der les dis­cours des planificateurs. 

Changement

Quand on craint le change­ment, c’est qu’il a déjà eu lieu.

Proximité

Pen­dant mes études à l’U­ni­ver­sité de Genève, j’habitais si près du parc des Bas­tions que j’at­tendais de voir le pro­fesseur pass­er devant ma porte. Avant de rejoin­dre la classe de sémi­naire, j’avais encore le temps de me bross­er les dents. A Fri­bourg il y a peu, j’avais vue sur l’am­phithéâtre de Mis­éri­corde, ce qui me per­me­t­tait de quit­ter mon bureau quelques min­utes avant le début du cours. Ce matin, ma cham­bre d’hô­tel donne sur la piste de l’aéro­port de Lon­dres-Southend. J’at­tends l’avion qui va m’emmener à Caen. Pour la troisième fois, je viens de me laiss­er pren­dre par le radar : ses cap­teurs tour­nent dans l’an­gle de ma fenêtre. A con­trario, quand les enfants fréquen­taient la pri­maire, nous habi­tions à 63 kilo­mètres de l’école…

Miniatures

Dans l’avion pour Lon­dres, comme les hôt­esses passent avec le char­i­ot des pro­duits, nos­tal­gie de cette époque où l’on pou­vait acheter aux enfants un avion minia­ture ou un ours en peluche; l’é­ton­nement que je leur sup­po­sais à con­stater que l’on pou­vait acheter à bord d’un avion un ours ou un avion jus­ti­fi­ait large­ment le prix exor­bi­tant que je déboursais.

Elevage et agriculture

Le stade dernier du cap­i­tal­isme con­sis­tera à mécan­is­er l’homme pour induire de la crois­sance économique. Il cessera d’être ce qu’il est pour devenir grossière­ment ce qu’il n’est pas. La dif­férence entre la machine et l’homme plaidera con­tre l’homme. Son inadap­ta­tion sera alors liq­uidée pour résoudre l’équa­tion. Est venu le moment de retourn­er à l’él­e­vage et à l’a­gri­cul­ture de survie.

Chez soi

Comme l’autre quit­tait en titubant le ter­rain vague, il cria:
- Ferme la porte!

Montherlant

Quand on sait, peut-on être heureux? Est-on heureux quand on ignore? Aucune de ces ques­tions n’a de sens, la sit­u­a­tion qui amène à pos­er ou à ne pas pos­er ces ques­tions étant irrévo­ca­ble. Pour sor­tir de l’im­passe, il faut s’at­tach­er à résoudre ce prob­lème: qu’est-ce qu’être heureux? Avec pour con­séquence vraisem­blable un dur­cisse­ment du dilemme auquel con­duit a réflex­ion: soit, d’une part un savoir accru et un esprit sans cesse occupé de cet accroisse­ment, dans quel cas la ques­tion du bon­heur devient nég­lige­able et pré­vaut la pas­sion intel­lectuelle, soit d’autre part le renon­ce­ment au savoir, l’ig­no­rance volon­taire (qui n’est pas l’ig­no­rance naturelle). Pour moi, je ne tiens pas en grande estime la recherche de l’a­gréable et du con­fort, ces com­posantes uni­verselles du bon­heur, ni de la recon­nais­sance au-delà du néces­saire, ni des hon­neurs ou des acquis matériels, proche peut-être d’une fig­ure morale de la lit­téra­ture, Hen­ri de Mon­ther­lant, dont on a vite résumé le tal­ent à ces suc­cès de vente que sont Les jeunes filles, sans relever ce qu’il y eut d’héroïsme stoïque dans la con­duite sociale.

Terrasse avec vue

Gala se plaint que le com­bat  mod­i­fie ma vision du monde. De fait, il faut invers­er, c’est le sen­ti­ment dés­abusé devant le lax­isme général qui enjoint de se pré­par­er au com­bat. Si la plainte de Gala est fondée, je m’en réjouis. Celle-ci me revient en mémoire à l’in­stant car je me suis instal­lé sur la ter­rasse de mon restau­rant favori, le San­ta Gema. Sept tables sont disponibles, trois sous le cagnard. Il en reste qua­tre. Deux sont occupées. Il en reste deux. Je choi­sis la moins exposée aux pas­sages, une table car­rée de qua­tre chais­es. Je m’as­sois sans réfléchir et con­state qu’en effet le com­bat mod­i­fie ma vision du monde. J’ai pris place sur la seule chaise d’où le regard embrasse l’ensem­ble de la sit­u­a­tion et qui, sans être dos au mur, est pro­tégée par le mur d’en­ceinte de la ter­rasse — toutes les autres s’ac­com­pa­g­naient d’an­gles invisibles.