Festival

Ce qui pré­vaut, c’est le dis­posi­tif. Si cha­cun hon­ore son rôle dans le dis­posi­tif, il sur­git dans le paysage, émerge de l’anony­mat. Ce que l’écrivain peut dire, ce qu’il peut éventuelle­ment avoir à dire sur ce qu’il écrit (approche sus­pecte) ne compte aucune­ment. Son corps seul est revendiqué en tant que poids de notoriété. Cela prou­ve qu’il n’est pas qu’un nom sur la cou­ver­ture d’un livre. Le dis­posi­tif bien rôdé jus­ti­fie l’ou­ver­ture par les fonc­tion­naires d’une ligne au bud­get. L’ar­gent des citoyens est cap­té. Fâchés de ce soulage­ment mais heureux de récupér­er leur dû, ceux-ci accourent.

Lire

“Jusqu’alors, les livres étaient en très petit nom­bre, l’habi­tude avait été prise de les lire à haute voix, de telle sorte que, même seul, le lecteur était accou­tumé à se lire à haute voix le livre qu’il avait sous les yeux. On rend compte de l’un des élé­ments de la civil­i­sa­tion monacale par cette néces­sité de lire les textes à haute voix et de s’isol­er, par con­séquent, dans une cham­bre. Or, avec la mul­ti­pli­ca­tion des livres, on com­mence à lire avec les yeux. On ne lit plus le texte en le par­lant, on le décou­vre directe­ment, visuelle­ment. Ain­si, d’une cer­tain manière, le livre prend un aspect plus abstrait.“
Une his­toire de la rai­son, François Châtelet.

Caen

Atter­ri à Caen dans un aéro­port minia­ture. Une dame agite un pan­neau au nom du fes­ti­val Epoque. Iden­tité inter­mé­di­aire: vous êtes assez con­nu pour que l’on s’in­téresse à vous, pas assez pour que l’on sache vous recon­naître. En route, nous par­lons de ce tem­ple cam­bodgien sur la fron­tière thaï­landaise que les deux pays se dis­putent depuis trente ans. Elle s’y est ren­due en févri­er. Prox­im­ité des choses loin­taines. La dame est une bénév­ole qui véhicule les écrivains à bord de sa voiture depuis la pre­mière édi­tion du fes­ti­val. Nous pas­sons un bar­rage de police, elle me dépose sur la place Saint-Sauveur, on me remet un badge. Ville blanche, lacu­naire, tra­ver­sée de vent frais. L’un de mes édi­teurs, après avoir quit­té Paris, a acheté, selon ses ter­mes, une mai­son mil-neuf cent au milieu de la cam­pagne. Plus tard, comme je lui fais remar­quer que cela n’ex­iste pas, il acqui­esce. En atten­dant, je le cherche. Sor­ti d’Es­pagne — je viens de le con­stater — mon télé­phone portable ne fonc­tionne plus. Les Espag­nols ne quit­tant pas l’Es­pagne, le vendeur de télé­phonie a omis de sig­naler cet incon­vénient. Je fais appel­er l’édi­teur par un des respon­s­ables de la librairie Guil­laume chez qui je sign­erai mes livres. Tan­dis que j’é­coute la tonal­ité, un homme me fixe: c’est l’édi­teur (à ma décharge, je ne l’ai ren­con­tré qu’une fois, il y a dix ans, lors d’une lec­ture à Paris le long du canal Saint-Mar­tin). Il est ingénieur aéro­nau­tique, poète et spé­cial­iste de Rim­baud. Il  a fait le voy­age d’Afrique dans l’or­dre des sta­tions, sur les traces du génie. Le soir, je cherche l’apéri­tif des écrivains, ne le trou­ve pas, bois seul, dors tôt, dors mal, suis réveil­lé par les hurlements des fêtards, ne dors plus, me ren­dors enfin, vac­ille jusqu’à la salle des petit-déje­uners (le récep­tion­niste m’ac­com­pa­gne à la porte, s’ef­face en pré­cisant: “tout est automa­tique, vous prenez un plateau et vous faite le tour.”), puis je rejoins la place Saint-Sauveur et m’as­sois der­rière mes livres: easy­Jet, Forde­troit, Cas­sa­tions, 45–12. En fin de mat­inée, Jean Rouaud prend place à côté de moi. Nous nous sommes ren­con­trés une fois, à Genève, il y a vingt-cinq ans, lorsqu’il a reçu le Goncourt pour Les champs d’hon­neur. Ce jour-là, je lui avais dit. “je trou­ve votre livre surécrit”. Il avait répon­du: “Oui, c’est volon­taire!” Fal­lait-il être un blanc-bec pour imag­in­er le con­traire! L’après-midi, débat sur les Etats-Unis en crise avec Thomas B. Reverdy, Lionel Salaün et une scé­nar­iste de Bande dess­inée, Loo Hui Phang. Tour de parole, cour­toisie, ten­ta­tive de dire ce qu’on veut dire, et dif­fi­cultés habituelles, vitesse, effi­cac­ité et résumé con­tre pro­fondeur, analyse et réflex­ion. Quand le dis­cours prend forme, que je draine quelques pen­sées, le gong reten­tit: l’heure est écoulée, cha­cun remer­cie et s’en va.

Transparence

Dans son arti­cle Vis­i­ble man, Peter Singer revendique une trans­parence générale des infor­ma­tions con­cer­nant les indi­vidus. La société con­nec­tée comme solu­tion éthique. A quoi Julian Assange oppose à juste titre une morale lib­er­taire: seuls seraient astreints à la trans­parence les respon­s­ables, leurs déci­sions engageant toute la com­mu­nauté; la vie privé des indi­vidus serait au con­traire pro­tégée con­tre les incur­sions de l’E­tat. Mal­gré la prox­im­ité des inten­tions, dif­fi­cile d’imag­in­er dans leurs résul­tats deux approches aux con­séquences plus opposées. Peter Singer (qui sem­ble si j’ai com­pris défendre cette théorie aber­rante qu’est le con­séquen­tial­isme, lequel implique de juger de la valeur morale des actes par les effets déployés) se range par défaut dans le camp des libertariens.

Skype

Gala, à dis­tance, devant la caméra, nue sous un treil­lis:
- Tu ne vas pas sor­tir comme ça, non?
- Mais enfin, tu me con­nais! Per­son­ne, jamais!

Salade

En ter­rasse, le garçon de café au client:
- Eh bien, vous aviez faim!
- Pas du tout, ma salade s’est envolée!

Naissance de la démocratie

Quand on songe à l’ac­tion de Clisthène, cet aris­to­crate que le peu­ple d’Athènes appelle à la tête de la ville après s’être révolté con­tre les Spar­ti­ates que lui impo­sait le tyran Isago­ras, on s’é­tonne de ce trait génial qui amène cet homme a con­cevoir, en rup­ture avec toute la tra­di­tion, le débat comme le fonde­ment poli­tique de la com­mu­nauté, mais aujour­d’hui, face à la com­plex­ité des rap­ports de délé­ga­tion qui frag­ilise la démoc­ra­tie, il y a aus­si lieu de se sou­venir qu’un seul homme inspiré par une idée pou­vait alors être à l’o­rig­ine d’un boule­verse­ment historique.

Deuxième classe

Le pilote du ATR42 à des­ti­na­tion de Caen: “Ici, devant, tout va bien!“
Mon voisin anglais me coudoie:
- Un Irlandais.

Télévision

Les rêves sont infor­més par les dernières images du soir, surtout lorsque celles-ci se déversent sans qu’on y prête atten­tion, ce que j’ai eu l’oc­ca­sion de véri­fi­er cette nuit après avoir allumé dans la cham­bre d’hô­tel le téléviseur qui fai­sait face à mon lit, lequel pas­sait une film d’ac­tion avec Stal­lone que je ne regar­dais pas, mais que je n’ai pu éviter de voir.

Southend

Diver­sité fab­uleuse de l’Eu­rope. L’avion vous débar­que dans le faubourg d’une ville, dans ce cas un endroit de Lon­dres sans intérêt donc invi­o­lé, et l’i­den­tité de tout un peu­ple s’of­fre au regard. Maison­nettes de brique brune alignées sur des miles. Elles s’ar­c­que­boutent aux gira­toires puis repren­nent le rang, à moins que l’on choi­sisse de chang­er de direc­tion. A l’é­querre et dans les angles, for­mant les branch­es d’une étoile, com­men­cent d’autres rues toutes pareilles. Il n’y en a pas dix ou cinquante, mais des mil­liers devant l’hori­zon, accrochées les unes aux autres comme des wag­onnets. Les façades ne comptent pas six mètres jusqu’à la cor­niche du toit. Les aplats de gazon sont coupés d’al­lées, les portes munies de heur­toirs. Aucune clô­ture, les pro­priétés don­nent sur les trot­toirs, quant aux voitures, elles sont garées le capot côté entrée, témoignant de la présence des hôtes à leur domi­cile. Un Anglais arrose, un autre peint, un troisième répand du gravier. Au milieu de cette aggloméra­tion, un super­marché bardé d’an­nonces et un épici­er Pak­istanais vendeur d’al­cools. A un voisin qui décharge une échelle de son véhicule, je demande le pub.
- Juste­ment, j’en viens!
Il m’indique au loin un gosse qui tourne en rond sur son vélo.
- A peu près à cette hau­teur.
Le pub fait grill; il donne sur un périphérique qui mène au cen­tre de Lon­dres. Il est entouré d’un Fish &Chips, d’une blan­chisserie, d’un kiosque et d’un kepab. Boisé, usé, tout en moquettes et tapis­series, il est meublé de fau­teuils et de canapés, façon salon privé. Au comp­toir je m’in­téresse aux colonnes à bière. Des mar­ques inter­na­tionales.
- Avez-vous une blonde anglaise?
- Je n’en ai pas la moin­dre idée, fait la gamine.
Côté restau­rant, un placeur guide les clients. Un verre de bit­ter en main, je cherche où m’in­staller. Je pénètre dans un boudoir qui a sa chem­inée et ses tableaux. Des amis font cer­cle autour d’une table chargée de bois­sons. Entre une femme. Les autres l’ac­cueil­lent avec des rires et des blagues. Elle dis­tribue bais­ers et poignées de main. Elle s’as­sure de n’avoir oublié per­son­ne, m’aperçoit:
- Je vous embrasse aus­si?
Le placeur les appelle, tous se lèvent et se met­tent en file indi­enne. Je reste seul dans le salon. Près des machines à sous, un cou­ple de jeunes ouvri­ers avec leur bébé. Lui en bleu, le crâne rasé, le cou gros, les épaules tail­lées telles des enclumes. Elle, tire­bou­chon­née dans un corset noir aux trous entretenus. La vie est dure. A les observ­er, cette phrase me vient aus­sitôt à l’e­sprit. Ils doivent ren­con­tr­er des prob­lèmes naturels qu’ils résol­vent de manière naturelle, en se débat­tant. Mais cela ne suf­fit pas, d’autres prob­lèmes suiv­ent. Et d’autres encore. Mais nous sommes ven­dre­di, dans un pub: pen­dant quelques heures, les prob­lèmes n’ex­is­tent pas. Le placeur vient chercher le cou­ple. Je les rejoins au buf­fet. Munis d’assi­ettes blanch­es, nous défilons devant dix ter­rines: chou sur­cuit, patates à l’ail, pois luisants, purée… Aupar­a­vant, un coupeur de viande nous a offert de choisir entre la dinde, le porc et le bœuf ou de goûter des trois sortes. Le cou­ple fait quelques pas. Il s’ar­rête devant la table des sauces. Cha­cun asperge son plat à la louche. Fab­uleuse diver­sité, dis­ais-je. Si de nos jours l’on insiste tant sur les droits formels, c’est qu’il est à peu près impos­si­ble de juger de leur respect dans la vie quo­ti­di­enne. Il suf­fit d’en par­ler pour don­ner le change. Hélas, pen­dant ce temps les plaisirs cou­tu­miers sont bat­tus en brèche. Or, ce sont eux qui don­nent à chaque pays son genre, sa cul­ture et ses lim­ites.   Cette façon de noy­er trois vian­des, sept gar­ni­tures et une brioche de pain au lait sous un demi-litre de sauce par exem­ple, ou ces maison­nettes de brique ou encore l’é­trange régime de la cour­toisie pop­u­laire qui chez les Anglais alterne avec une pro­fonde vul­gar­ité. Rien de plus jouis­sif que de voir l’homme réel débor­der les dis­cours des planificateurs.