Musique d’avenir

Dans une ou deux généra­tions, lire et écrire sera aus­si orig­i­nal que jouer du clavecin.

Enfants

Caen — Château-fort de Guil­laume le Con­quérant. Une classe d’é­cole est en vis­ite. Des enfants petits, amusés, mobiles. Deux maîtress­es les accom­pa­g­nent. L’aînée, chaus­sures de march­es, pan­talons retroussé sur les chevilles et sac au dos, les assem­ble devant une sculp­ture con­tem­po­raine. A dis­tance, je devine un homme de bronze assis.
- Qu’est-ce que c’est les enfants?
Pas de réac­tions.
- Un cos­mo­naute?
- Non! s’écri­ent les enfants.
Mais une petite fille en capuche bleue fait: “oui!“
Alors les autres:
- Oui!
La maîtresse:
- Les cos­mo­nautes ont un cahi­er et un sty­lo à la main? Est-ce que c’est un écrivain?
Les plus hardis des enfants sor­tent du groupe et tour­nent autour de la stat­ue.
La maîtresse tranche:
- C’est un étu­di­ant! Comme vous!
Vis­i­ble­ment per­plex­es, tous les enfant se met­tent alors à discuter. 

Douce nuit

Revor et Anice, les amis anglais chez qui enfant je pas­sais mes étés me con­duisent sur les bor­ds d’une riv­ière semée de météorites. Dans une baraque, je com­pile des 33t. du groupe anar­chiste Crass, faisant val­oir auprès des Anglais que j’ai acheté ces mêmes dis­ques à l’âge de douze ans lors de mon séjour dans leur cot­tage de Leices­ter et que je les croy­ais introu­vable; mais non, l’his­toire  a con­tin­ué en sous-main, la preuve, voici mêmes des inédits et des titres nou­veaux! Revor man­i­feste une curiosité polie. Une voix chevrotante et apaisée s’élève der­rière un rocher.
“Je vais mourir, mais ne vous inquiétez pas pour moi!“
Un pique-niqueur con­fie:
- C’est Mon­seigneur Bertel­by.
Quelques pas à tra­vers le cat­a­clysme et je prends place dans la file qui mène à l’avion. L’hôtesse qui demande ma carte d’embarquement est boudeuse. Le con­tenu de mes poches s’é­parpille. Il y a plusieurs sortes de mon­naies, des tick­ets de caisse, un crois­sant en miettes, des notes lit­téraires et un coupon; je le lui tends, il n’indique pas le numéro de votre siège, dit-elle. Mon désem­pare­ment la fait rire. Nos yeux se ren­con­trent, elle sourit, je lui adresse un clin d’œil. L’hôtesse dépose une morceau de pain sur ma langue. Avec cette obole, je pénètre dans l’avion. C’est un rafiot armé par une com­pag­nie sud-améri­caine. Les ban­quettes sont découpées dans des planch­es de chantier, les chais­es et tables volées sur des ter­rass­es de bistrot, l’air est sat­uré d’odeurs de graisse, quant au moteur, il fait trem­bler la car­lingue. Instal­lé dans une chaise de plas­tique, je prévois de dormir au sol pen­dant le voy­age. Puis je décide de not­er ce que je viens de racon­ter et cherche une pièce à l’é­cart. J’en décou­vre une der­rière un amon­celle­ment de meubles. Pour libér­er l’ac­cès, je dois déplac­er un vélo. Il appar­tient à P. de R. Lorsque celui-ci le récupère, il est en pleine con­ver­sa­tion avec ce pouilleux de Valar, à qui il explique:
“Mireille va aban­don­ner son gosse si on ne le prend pas avec nous ce soir, elle n’en a rien à foutre de ce gosse tu com­prends, ce qu’elle veut c’est sor­tir, d’ailleurs, si elle l’a­ban­donne, il ne revien­dra jamais!”

Hommes-machine

Une apolo­gie de la mort qui serait une apolo­gie de la vie est encore le meilleur plaidoy­er con­tre le posthu­man­isme car cette tech­no-reli­gion est néces­saire­ment anti-dialectique.

Affaires 2

Cinquième étage du Hol­i­day Inn, à portée du bar — des hommes se relaient devant la baie vit­rée. Un portable à la main, ils dis­cu­tent stratégie. Cela donne:
“Com­pris… 5 sur 5… On fera comme ça… Noté! On va les avoir…“
A les écouter, on finit par croire que le compte à rebours vaut aus­si pour soi, que l’at­taque est imminente.

Affaires

Devant la baie vit­rée de l’hô­tel Hol­i­day Inn, une bière sur la table, le regard fixé sur le tar­mac. Mon voisin en cos­tume déclare à son voisin en cos­tume:
“En ce qui me con­cerne, mon organ­i­sa­tion comme la votre…”

Journalistes

Quand, par hasard, je lis des écrivain jour­nal­istes, je me dis que ce qui fait l’écrivain ce sont les défauts.

Southend

A la lim­ite de Southend, entre hangars, park­ings clô­turés et artères indus­trielles, cet homme foudroyé qui vocif­ère:
“Porcs! Enculés! Ta, ta, ta, ce que vous racon­tez! Saloperies de ta mère! Putass­es connes!“
Comme s’il exor­ci­sait sans fin une humil­i­a­tion. Il s’en­fonce dans le brouil­lard, enchâi­nant:
” Ta, ta, ta, rien du tout! Merderies! Salauds…!”

Titrologie

Voilà qua­tre jours que je cherche com­ment exprimer en une phrase valant titre d’ou­vrage cette pos­si­bil­ité fan­tas­ma­tique de vol­er à basse alti­tude au-dessus d’une ville, façon nageur, pour saisir avec un recul de quelques mètres (juste assez pour ne pas subir une sit­u­a­tion) les impli­ca­tions des événe­ments qui se déroulent au sol.

Fonte

“Trans­val­u­a­tion de toutes les valeurs”: pour affecter cette puis­sance mâle per­due suite à la liq­ui­da­tion du tra­vail physique, puis­sance qui rangeait fatale­ment les indi­vidus dans une sous-classe, soulever de la fonte dans les salles de sport après son travail.