Victoire

Fébril­ité à l’heure du dernier soleil. Lente­ment, comme s’il médi­tait, le voisin étend son linge. Les con­ver­sa­tions bais­sent d’un ton, les bal­cons se vident. Envelop­pé dans le dra­peau espag­nol, un gosse souf­fle dans une trompette — les par­ents le rap­pel­lent, le match com­mence. Les chiens vit­a­m­inée enfin se taisent. Pre­mier but, cris de joie. Sec­ond but. Un père chante l’hymne nation­al pour le bloc d’im­meubles. La mi-temps s’achève. En liesse, les familles repren­nent posi­tion dans les salons. Je fais remar­quer à Gala que la moitié de la façade est plongée dans l’ob­scu­rité. Cela représente vingt ménages. Au vil­lage, les bars et les places doivent être bondées. Troisième but et fin de par­tie. La son­nette du por­tail résonne, les chiens miaulent: peu à peu, les familles revi­en­nent au bercail. Quand nous nous  endor­mons à deux heures du matin l’im­meu­ble bour­donne comme une ruche, d’un bal­con à l’autre les voisins dis­cu­tent et com­mentent la vic­toire de leur équipe. 

Liberté

La lib­erté poli­tique con­siste aujour­d’hui à choisir ce qu’on a pas choisi.

Portiers

La déf­i­ni­tion que l’on donne de la société déter­mine la capac­ité à y vivre donc à être heureux. C’est pourquoi l’é­cole telle qu’elle a existé au XX ème siè­cle, sous la forme d’un out­il d’é­d­u­ca­tion générale, a dis­paru. Ne sont plus don­nés les moyens de définir, mais la déf­i­ni­tion. Déf­i­ni­tion assez lâche pour ne pas être con­fon­due avec de l’idéolo­gie, déf­i­ni­tion qui con­tient sa pro­pre cri­tique. Le tout conçu pour appari­er l’in­di­vidu à un monde-nation des intérêts par­ti­sans.
Quand mes enfants sont entrés à l’é­cole, je leur tenais le dis­cours de tous les pères: “com­mence par tra­vailler, nous  ver­rons plus tard si tu veux faire l’u­ni­ver­sité!”  Alors qu’ils sont en âge de com­mencer des études supérieures, je juge ce con­seil illu­soire, ou plutôt, ridicule. Car nos études supérieures per­me­t­tent d’être caissier d’une banque plutôt que d’un super­marché, représen­tant d’une multi­na­tionale, plutôt que de l’épicerie de rue, garde-chiourme de l’E­tat plutôt que concierge… sim­ple dif­férence de quan­tité, de revenu veux-je dire, lequel par un jeu de passe-passe vaut statut. L’essen­tiel — qui est passé sous silence pour réalis­er à par­tir de la déf­i­ni­tion que donne l’é­cole la société que l’on veut obtenir- est que l’in­di­vidu hon­nête reste à la porte. Encore, il resterait à la porte avec un savoir, cette capac­ité de jouir de soi, mais non: il reste à la porte cloué d’en­nui, privé de soi, tel un videur de boîte dont on vante avec un peu de dégoût le poitrail.

Un jeudi

Balade à vélo le long des plages. Les chais­es longues sont enchaînées au pied des para­sols de palmes, un vent léger soulève les nuages. Dans le deux­ième tun­nel — il y en a trois sur ce tronçon, per­cés dans la falaise — le clochard. Il se pro­tège du soleil. Son jeans, sa veste sont crasseux. Appuyé con­tre le roc, il se con­fond avec lui; sa barbe à une épais­seur de lichen. Il mar­monne en fix­ant le sol. Nous débou­chons sur le plage aux sur­feurs, près de l’au­tel de la vierge. Un ado­les­cent dort la tête posée sur un chien. Les ter­rass­es de restau­rants ont abais­sé leurs rideaux trans­par­ents. Peu de tables sont occupées. Les garçons cri­ent la com­mande au col­lègue qui se tient sur le sable. Celui-ci pique des bro­chettes de sar­dines ou une dau­rade sur ces chaloupes rem­plies de bois qui font brasero. Quand une bour­rasque attise les flammes, l’homme jette un pot d’eau sur la braise. C’est le début de l’après-midi. La plu­part des mag­a­sins ont bais­sé leurs rideaux. Gala roule devant. La piste tra­verse à inter­valles les des riv­ières qui ser­vent à évac­uer l’eau des mon­tagnes. Si l’on excepte les jours de mai où je batail­lais sur les cols du Por­tu­gal, il n’a plu qu’une demi-journée en mars. A sec, ces lits ser­vent à gar­er les voitures, jouer aux cartes, con­stru­ire des gar­gotes. Plus loin, la piste devient sen­tier, les immeubles font place à des maisons. Pen­dant une heure nous allons à petite vitesse, per­chés au-dessus de la mer.  Comme si une cat­a­stro­phe avait emporté l’hu­man­ité. Ici et là, autour d’une table coif­fée d’un store, une famille mange en silence, atti­tude inhab­ituelle pour un peu­ple qui crie. Nous aboutis­sons sur un ter­rain vague. Au milieu, fleu­rit un cac­tus. Je con­nais cet endroit, c’est là que je rebrousse chemin quand je cours. C’est ce que nous faisons. Peu après, nous sommes attablés dans un restau­rant. Le patron me met dans les mains un cala­mar mauve de neuf cent grammes. Il l’ap­porte à son col­lègue du brasero. Nous prenons place. Au fond de la ter­rasse plus vaste qu’un court de ten­nis, une équipe d’ado­les­cents. La plu­part porte des mail­lots de joueurs de foot­ball. Je compte treize hommes et une fille. Je cherche avec lequel des garçons elle sort. Aucun ne sem­ble se souci­er d’elle. Elle regarde par-dessus la tête des garçons, dans notre direc­tion. Cepen­dant Gala me mon­tre une femme:
- Si tu restes en Espagne, c’est une femme comme ça que je souhaite pour toi.
L’homme du brasero pèse cent kilos. Il n’est pas gros, il est épais, il est grand, il a une forte tête. Il réu­nit les ser­vices, empile les ver­res vides, écarte la salade. Quand il a organ­isé notre table, il dépose le cala­mar qu’il a gril­lé au cen­tre, tourne le plat ovale afin afin que nous puis­sions voir le cala­mar. Puis reparaît avec huit demi cit­rons:
- J’ai remar­qué que vous aimiez le cit­ron.
Après le repas, nous allons à la plage. Des vagues rapi­des se jet­tent dans le sable fon­cé. Sur la guérite, à côté du dra­peau rouge, le gar­di­en est assis en plein soleil. Pas un seul client. Les serveurs du restau­rant, le ser­vice fini, fix­ent le large.

Conduite

L’at­ti­tude du chef telle que je l’in­car­nais, avec cet arbi­traire pro­pre à l’ado­les­cent, au sein de mon groupe d’amis dans les années 1980, s’est man­i­festée dans un rêve fait cette nuit. L’ex­pres­sion éton­née de Jean, nuancée d’ad­mi­ra­tion et de crainte, quand je tran­chais nos ter­giver­sa­tions en assenant de façon out­re­cuidante: “quoiqu’en dis­ent ceux qui, une fois la déci­sion prise, pro­tes­teront, c’est me sem­ble-t-il le seul moyen raisonnable d’ar­rêter une conduite!”

Gala

Accord super­na­turel de l’âme et du corps. Face à une con­jonc­tion aus­si heureuse et durable, rien de plus nor­mal à ce que l’in­di­vidu désar­mé par la fatal­ité ne réagisse avec vio­lence ce qui crée dans le cou­ples de sem­piter­nels désordres.

Question à un milliard

Le mil­liar­daire Peter Thiel, rap­porte Alexan­dre Lacroix dans son livre Ce qui nous relie, pose aux inter­locu­teurs qu’il ren­con­tre pour la pre­mière fois, cette ques­tion:
- Quelle est la chose que vous tenez pour absol­u­ment vraie, mais avec laque­lle très peu de gens seraient d’ac­cord?
Com­men­taire de l’au­teur: “[] c’est une demande très dif­fi­cile. Si vous êtes capa­ble d’y répon­dre, cela sig­ni­fie deux choses. Pre­mière­ment, que vous avez du courage, parce que vous allez émet­tre un énon­cé avec lequel l’autre sera prob­a­ble­ment en désac­cord. Deux­ième­ment, que vous êtes capa­ble de penser par vous-même.”

Enfants

Étrange de ne plus voir les enfants. Ils ont lais­sé quelques traces. Une pho­togra­phie sur la table de nuit, un vélo. De temps à autre, j’ap­prends ce qu’ils font. Aplo est par­ti ce matin pour une ferme dans le vil­lage de Provence au-dessus du lac de Neuchâ­tel, il s’oc­cu­pera des vach­es et la basse-cour; Loé finit ses exa­m­ens sco­laires et ira à Lyon faire les bou­tiques. Quand je me balade sur mes ter­rass­es, je  cherche com­ment faire pour les rejoin­dre. Alors, appa­raît la Suisse, Genève. Je reprends place dans ma chaise: ce n’est pas pos­si­ble, que ferais-je là-bas? Voyons, quels sont les autres pays viv­ables en Europe? Où l’on par­le la langue du pays, où l’on ren­con­tre les gens du pays, où l’on mange la nour­ri­t­ure du pays? Et de me rep­longer dans les annonces de vente de ter­res agri­coles autour du plateau castillan. 

Virilité

Qu’il y ait des homo­sex­uels, soit! Qu’ils revendiquent et s’af­fichent, bon! Qu’ils ges­tic­u­lent, tirent sur la cou­ver­ture, imposent leur éti­quette, pré­ten­dent revis­iter l’his­toire, bref qu’ils batail­lent pour exis­ter, les pau­vres! Moi, mon inquié­tude va à la perte de la viril­ité. Non pas qu’elle se man­i­feste d’abord dans le sexe : elle est partout vis­i­ble. Dans le port de tête, dans la vision de l’avenir, dans la vision du passé. Et dans la prise de déci­sion. Que d’ater­moiements! Dès qu’il s’ag­it de tranch­er, on file en crabe. Notre mau­dite loi sur­nage avec peine dans un océan de règle­ments! Plus per­son­ne pour oser taper sur la table et au besoin décrocher le fusil. Comme si une loi ou un règle­ment pou­vaient nous pro­téger! Le cul entre deux chais­es, un caniche sur les genoux, nous égrenons notre catéchisme universel.

Postlittérature

A peine ren­tré de Calais, une autre invi­ta­tion à par­ticiper à un fes­ti­val lit­téraire, parisien celui-là. Son thème, l’Amérique. Les par­tic­i­pants, des Améri­cains. Des écrivains au noms pres­tigieux. De ces auteurs qui écrivent des romans dont le nom­bre de pages con­cur­rence le Bot­tin et négo­cient des con­trats avec Hol­ly­wood. Je par­cours la liste: je ne trou­ve pas d’écrivain français, ni mon nom, mais je serais con­fron­té aux mêmes col­lègues que lors des deux ren­con­tres précé­dentes. Me revient en mémoire les pages que con­sacre Bern­hard aux prix lit­téraires. Dans Le neveu de Wittgen­stein il par­le, me sem­ble-t-il, du Georg-Büch­n­er (quand on vous donne un prix, c’est comme si on vous fai­sait caca sur la tête, ou quelque chose de ce goût.) Reste à savoir com­ment refuser sans se met­tre à dos les gens de bonne volonté.