Justice

Qu’est-ce qu’une jus­tice admin­is­tra­tive? Une jus­tice dont les représen­tants tranchent sans ambages les cas rel­e­vant de la faute obvie, c’est-à-dire ceux où la faute con­statée cor­re­spond à la faute théorisée. Lorsqu’il s’ag­it de tranch­er des cas impli­quant un juge­ment moral, la sus­pen­sion du juge­ment est priv­ilégiée et la tolérance devient un paramètre essen­tiel dans la déter­mi­na­tion de la sanc­tion. Cette tech­ni­ci­sa­tion de la jus­tice, désor­mais générale dans les sociétés européennes, témoigne sym­bol­ique­ment de l’aboutisse­ment du proces­sus de destruc­tion des valeurs entamée à la fin du XXème siè­cle. Con­crète­ment, elle favorise l’es­sor de la crim­i­nal­ité. Finan­cière­ment, elle ponc­tionne les citoyens inté­grés en vue d’un pro­gramme de con­struc­tivisme social por­teur d’un niv­elle­ment lib­er­ti­cide. Une telle jus­tice est l’en­ne­mie de la paix sociale.

Camus 2

Lorsque j’habitais Gim­brède dans le Gers, Renaud Camus vivait dans le château de Plieux, un vil­lage de colline où j’al­lais me promen­er. Dans son Jour­nal de 1998 inti­t­ulé Graal-Plieux, il évoque la région, les fêtes, les voisins que je con­nais­sais. Nous rénovions tous deux une pro­priété. J’ai ri de ses démêlés avec des arti­sans qui étaient aus­si à mon ser­vice. A l’époque, je n’avais lu que quelques-uns de ces textes et rien pub­lié. Trop timide pour me présen­ter à sa porte, je déam­bu­lais autour du château en lev­ant les yeux sur les hautes fenêtres. Je l’imag­i­nais se bal­adant en grand homo­sex­uel hiéra­tique avec des chiens de chas­se noirs. Cette péri­ode cor­re­spond au procès pour anti-sémitisme que lui fit France-Cul­ture. Dans ces cir­con­stances, il parais­sait incon­venant de le déranger. Vu sa stature d’écrivain (plus encore que ses idées poli­tiques) et la qual­ité de sa langue, je regrette de n’avoir pas fait sa connaissance.

Camus

Renaud Camus vient d’en­reg­istr­er et de dif­fuser sur inter­net une con­férence. Il par­le, anone, pousse des cris d’an­i­maux. Que fait-il? Est-il fou? Comme Sade tra­vail­lant la notion de Moder­nité à la veille de la Révo­lu­tion, il pousse la logique de nos sociétés dans ses retranche­ments. Le lan­gage n’est plus qu’un brico­lage de bor­bo­rygmes, de phras­es toutes faites, d’ab­sur­dités. Il singe la mort de l’occident.

Temps

Chaque jour je me lève avec l’e­spoir de voir le soleil, que dis-je, de béné­fici­er de quelque lumière — en vain, une pluie bat­tante arrose le vil­lage, un ciel d’en­cre glisse sur les toits, le vent ter­rasse la végé­ta­tion. A part en Laponie où j’ai marché entre lacs et forêts à l’été 1989, je ne me sou­viens pas d’un cli­mat aus­si mau­vais. Et chaque jour mon éton­nement se trans­forme en inter­ro­ga­tion: com­ment les Écos­sais font-ils pour tenir toute l’an­née? Je cherche les avan­tages, je n’en vois pas. Je cherche que faire? Boire? Dormir? Boire pour  dormir? Nous irons à la piscine. En voiture. Piscine couverte.

Attentats

Par­lant des atten­tats, Olof­so dit juste­ment: “c’est insup­port­able!” Réac­tion de bon sens, réac­tion d’une mère. La ques­tion étant: pourquoi les gou­verne­ments nous dis­ent-ils qu’il va fal­loir sup­port­er? Pire: admet­tre leur mul­ti­pli­ca­tion? Soit ces gens qui gou­ver­nent ne sont pas faits comme nous, soit ils ont un intérêt dans l’affaire.

Fondation

Il rég­nait hier dans la ville anci­enne d’ Edim­bourg, près du château, la même ambiance de folie col­lec­tive que des­sine E.P. Jacobs dans les pre­mières planch­es de l’al­bum de Blake et Mor­timer, S.O.S. Météores: un car­naval d’in­di­vidus épilep­tiques. Filant dans des direc­tions improb­a­bles, à toutes vitesses, il y avait là : un japon­ais de six ans jouant du vio­lon en kilt, un vieil­lard à cheveux longs envelop­pé dans un man­teau de laine qui avançait à la façon d’un zom­bie et salu­ait la foule, un mère écos­saise aux cheveux verts, grosse comme un bom­bonne et ado­les­cente, elle pous­sait son lan­dau, des ouvri­ers au cou, bras et jambes tatoués éclu­sant du Whisky, des familles cing­ha­laise en parures flot­tantes entourées d’une progéni­ture nom­breuse et noire comme le char­bon, des Africains body-buildés, des les­bi­ennes à la mode nazie (et fer­rées), un nain chi­nois mon­goloïde mon­té sur une machine à télé­com­mande, un groupe de Français en mail­lots jaunes uni­formes por­teurs du Guide Miche­lin, des Andins au gabar­it d’am­phore (de la taille d’un jéroboam, le fils porte l’or­eil­lette, une antenne est fixée sur son crâne), des Fin­landais qui par­lent fort, de jeunes goth­iques hauts sur talons, maquil­lés et enchaînés… L’énuméra­tion est sans lim­ite. Or, voilà que nous nous arrê­tons devant un pas­sage clouté. De chaque côté de la route, la foule grossit. Un éner­gumène habil­lé d’un jus­tau­corps de latex pis­senlit tra­verse, se poste sur l’îlot de sécu­rité, lève les bras. Face à lui, cent per­son­nes enta­ment une danse (je recon­nais la choré­gra­phie de Tra­vol­ta sur Stayin’ Alive des Bee Gees dans Sat­ur­day Night Fever). Ces gens por­tent des écou­teurs sur la tête. Le feu passe au vert: ils avan­cent sur un rang et dansent.
Nous nous réfu­gions au musée d’Art et d’His­toire. Au départe­ment géolo­gie, nous admirons une pierre de 450 mil­lions d’années.

Irak

Les voisins d’im­meu­ble de mes enfants à Genève, des réfugiés irakiens. Je con­nais le fils. Je demande de ses nou­velles.
- Il est en vacances, me dit Luv.
- Où ça?
- En Irak, comme chaque été.

New-âge

Nous habitons chez des illu­minés. Un cou­ple de bien­heureux. J’ig­nore tout de leur per­son­nal­ité, mais les maisons par­lent. Au télé­phone, ils ont évo­qué leur pro­fes­sion: coachs. En ligne. Bizarrement, le réseau wi-fi est défail­lant. Nous avons à notre dis­po­si­tion un classeur. Les con­seils pour le tri des déchets occupe une demi-page. Je les imag­ine dans mon vil­lage d’Es­pagne (où ils sont ces jours): ils ouvrent le con­teneur “papi­er” et trou­vent: des bouteilles, un téléviseur et une bonne vielle poubelle ruis­se­lant le pois­son. Mais le plus drôle — quoique la stu­pid­ité ne soit drôle longtemps — ce sont les phras­es savantes qui ornent les parois ici et là. Aux toi­lettes: l’avenir appar­tient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves- signé, Eleanor Roo­sevelt. A l’é­tage: l’art est de l’alchimie. Sur le frigidaire: l’amour est une sorte de folie.

Ferme

Aplo qui a eu 17 ans il y a quelques jours a com­mencé ses vacances d’été par un stage dans une ferme de Provence, can­ton de Vaud. A son retour, je m’at­tends à ce qu’il par­le de patates, de vach­es, de lait, de choux, de lap­ins, de poules.
- Les paysans n’é­taient pas gen­tils.
J’es­saie d’en savoir plus. Il énumère les tâch­es: ce sont des corvées.
- Mais enfin, le paysan t’a tout de même mon­tr­er com­ment traire?
- Non.
J’ap­pelle Mamère. Le dimanche, elle est allée trou­ver mon fils.
- Le paysan a amené Aplo à la gare, il n’est pas même sor­ti de la voiture pour me saluer.
- Que ces gens soient des rus­tres, c’est une chose, mais pourquoi pro­pos­er des stages?
- Depuis vingt ans, pré­cise Aplo. Il y avait une grand-mère. C’est la seule qui était gen­tille. La femme du paysan cri­ti­quait dans mon dos.
- Mais enfin, il faut que cela se sache! Tu as pen­sé aux ado­les­cents qui vien­dront après toi!
- J’ai caché un bil­let sous le mate­las. “Lui est méchant. Méfie-toi de la femme, c’est une hypocrite”

East Whitburn

Lorsqu’on se plaît à répéter qu’en Ecosse le temps est exécrable, c’est faute de vivre dans le pays: con­fron­té à ces ciels sales, à cet hori­zon fer­mé, à ces bour­rasques inces­santes, l’habi­tant relève son col et se tait. En rajouter serait dom­mage­able. Il faut tenir. Com­ment, je l’ig­nore. Je m’é­tonne. La nature entière est prise dans une sorte de mélasse. Quand le soleil paraît, c’est pour se fon­dre aus­sitôt dans les nuées. La gri­saille l’emporte. Nous sommes en août: il fait douze degrés, les prés sont gorgé d’eau, les arbres trem­blent et ruis­sel­lent. L’ar­chi­tec­ture est au dia­pa­son: maison­nettes couleur cen­dre posées sur le bord des routes, réver­bères-couteaux, buis cul­tivés à la cisaille, une nécro­p­ole bien chauf­fée. Et l’ha­bille­ment: pyja­mas de coton, bottes de caoutchouc, bon­nets de laine tirés sur les oreilles. Aucun pas­sant excep­té ceux qui promè­nent à la va-vite leurs chiens. Des auto­mo­bilistes: ils ouvrent les para­pluies à la sor­tie des voitures, se hâtent. Dans les mag­a­sins, la lumière est rare, les éta­lages en désor­dre, comme si la force man­quait aux vendeurs. Cela se com­prend: mai­gres ou gros, ils sont exsangues. Quand je quitte notre quarti­er, je débouche sur la route prin­ci­pale. Elle mène à Whit­burn. J’ai alors le choix entre un parc de jeux à droite et des échoppes de nour­ri­t­ure à gauche. Le long du trot­toir des maison­nettes avec leurs aplats de gazon et leurs fenêtres de bois (pas d’iso­la­tion, de la pein­ture blanche écail­lée). Sous l’ef­fet du vent, les pots de fleurs ont ver­sé. Ils ont craché leur terre dans l’herbe. En face, un coif­feur annonce: mar­di, deux pour le prix d’un. Dimanche, ouvert. La dernière mai­son de la rangée est con­stru­ite dans la robe d’un pont. Son nom est peint sur une planchette clouée au-dessus de d’en­trée: Bridgeview. Camions et voitures défi­lent (la bretelle d’au­toroute est à 800 mètres). La famille est dans le salon. Des cou­ver­tures sur les jambes, elle regarde la télévi­sion. Je descends au parc, j’in­stalle mes cordages sur l’ar­ma­ture d’un jeu pour enfants. Je m’échauffe, j’en­tame une série d’ex­er­ci­ces sous la pluie. Sur le trot­toir que je viens de quit­ter, un cou­ple. La dame porte le cha­peau, l’homme va tête nue. Ils atten­dent un bus. Dix min­utes (l’équiv­a­lent de trois exer­ci­ces). Arrive une troisième per­son­ne. Les dames dis­cu­tent. L’homme ramasse la pluie. Dix min­utes plus tard, le bus. A nou­veau seul. Au loin, le souf­fle de l’au­toroute. Au-dessus du parc, le chuin­te­ment des pneus qui écrasent la route inondée. Un heure plus tard, je plie mon matériel, je me dirige vers le cen­tre. Le vil­lage n’a pas de cen­tre; les attrac­tions sont alignées con­tre la route. Un Fish&Chips, une épicerie pak­istanaise, une pizze­ria rapi­de, un kebab, un fast-food chi­nois, une autre épicerie, un club de boxe, un pub, le gira­toire — il mar­que la fin du vil­lage. Je tra­verse et reviens par le trot­toir opposé. Ce sont les mêmes échoppes de nour­ri­t­ure, deux pubs, un salon de jeu et une salle de paris équestres (pas de club de boxe). J’ou­bli­ais: il y a un mag­a­sin de bon­bons. Seul endroit lumineux à dix kilo­mètres à la ronde. Cent tiroirs rem­plis de sucreries dans une bou­tique au décor de salle de bains. Des ado­les­cents bou­ton­neux vien­nent en voiture, rem­plis­sent des sacs, retour­nent en cam­pagne. Ils vont regarder la télévi­sion, regarder la pluie tomber, jouer à papa et maman.