Noria 4

Cou­ru 32 kilo­mètres sur les quais ce matin; rien de tel pour glan­er des idées lit­téraires. Le prob­lème est qu’à par­tir d’un cer­tain degré de fatigue, la mémoire résiste aux inscrip­tions. Ce d’au­tant plus que ces idées sont lit­téraires: en con­séquence, elles ne tien­nent qu’à la valeur des phras­es qui les expri­ment. Il faudrait retenir vingt à trente phras­es avec les mots dans le bon ordre. J’ai donc mis au point une mné­motech­nique: j’ex­trais de chaque phrase un mot clé et je ne mémorise que celui-là. A tâche pour lui de me ramen­er ensuite la phrase dont il est abstrait. De retour au vil­lage, traî­nant la jambe sur le dernier kilo­mètre, me voici à la tête d’une ritour­nelle: pot de cham­bre — barbe — trop gros — clef — trois langues nationales plus deux — boules de pétan­ques — déguise­ment — lait sans lactose.

Relativisme 2

La femme de ménage, de retour de Lon­dres où elle a ren­du vis­ite à sa soeur.
-J’ai adoré, mais tu sais… ils n’ont pas d’huile d’o­live les pauvres!

Relativisme

Un Espag­nol à qui vous deman­der le meilleur restau­rant , la meilleure boulan­gerie, le meilleur pois­son­nier. C’est le restau­rant, la boulan­gerie, le pois­son­nier le plus proche de chez lui. Ils sont meilleurs que tout autre parce qu’il les fréquente.

Style

Le style n’est que la maîtrise de moyens qui répon­dent à l’in­ten­tion esthé­tique; le style est absence de style.

Perfection

D’où vient cette nos­tal­gie de la per­fec­tion qui s’ex­prime dans des sen­sa­tions fugaces ou s’in­car­ne dans les fig­ures des rêves? Un instant, nous avons accès à l’u­nion mys­tique, à l’idéal féminin ou à la con­nais­sance absolue?

Vitesse

Selon la vitesse des change­ments, il y a his­toire ou poli­tique. A Paris, les bou­tiques de tailleurs du Sen­tier  cèdent la place à des ate­liers de con­fec­tion rapi­de, puis à des grossistes; peu à peu la zone réservée à la pros­ti­tu­tion gagne du ter­rain, il y a his­toire. L’ensem­ble des restau­rants d’un quarti­er des faubourgs de Glas­gow est fer­mé pour faire place à un cen­tre com­mer­cial, il y a poli­tique. Com­ment qual­i­fi­er la vitesse de change­ment qui affecte nos sociétés?

Déchaînements

Les grands déchaîne­ments de vio­lence sont dû au refus d’af­fron­ter la réal­ité ou, ce qui revient au même, à l’ac­cep­ta­tion de principes con­tre-nature. L’ac­cu­mu­la­tion de frus­tra­tion qui découle de ces atti­tudes déclenche puis ali­mente les vio­lences. Leur direc­tion poli­tique ou sociale est sec­ondaire, elle n’est que ratio­nal­i­sa­tion a posteriori.

Algérien

Mon col­lègue algérien me dit: “chez nous, quand un étranger vio­le, on le ren­voie chez lui… dans un cer­cueil”. Nous faisons autrement en Europe: nous impor­tons des étrangers et nous les met­tons en con­di­tion de vio­l­er. Une poli­tique nataliste.

Parage

Ce débat lanci­nant, au repas, à l’apéri­tif, le soir, au petit-déje­uner: où allons-nous vivre? Gala proteste qu’elle n’aime pas enten­dre l’es­pag­nol, que les gens d’Es­pagne sont dépourvus de curiosité, qu’il n’y a rien à faire… Mais quand je demande où elle veut aller, elle se tait. Elle évoque la Suisse, je refuse. La France? Qu’on ne me par­le pas de cette société en proces­sus de liq­ui­da­tion! Alors l’Alle­magne? Pour Gala veut dire Munich. Parce qu’on peut y faire du vélo à plat et que les bavarois sont cor­diaux. Une fois de plus, me voici donc devant l’or­di­na­teur, tri­ant des offres d’ap­parte­ments. Obergiesing, Berg Am Laim, West-Schwabing. Sur­face de l’ap­parte­ment? 60, 70, 80 m². Trop petit. Quand c’est assez grand, trop cher. Quand c’est à la bonne taille, au juste prix, la loca­tion est de six mois min­i­mum. Nous cher­chons alors dans les mon­tagnes. En Haute-Savoie. Et qu’y voit-t-on? Des vil­la­geois qui ont investi à la va-vite dans des archi­tec­tures médiocres pour touch­er une rente à bon compte. Ou alors de bon gros chalets de madri­ers dans leur jus — à prix d’or. La vérité est que je ne veux aller nulle part. Qu’on me donne un endroit avec du bon air, des arbres, une vue, du soleil, peu d’hommes et aucune société.

Noria 3

Aux enfants j’ai remis le ques­tion­naire que j’avais pré­paré l’an dernier pour de jeunes amis de Fri­bourg. Une demande de com­men­taires por­tant sur la per­cep­tion de l’en­vi­ron­nement. “A quelles choses t’in­téress­es-tu quand tu march­es?” “Est-ce que tu entends les sons de la ville?” “La ville est-elle quelque chose de vivant (qui change, des immeubles appa­rais­sent, dis­parais­sent…)?” Des répons­es amu­santes. “Com­ment te représentes-tu l’e­space autour de toi?” Luc répond: des murs. “Au-delà de la ville où tu habites, te représentes-tu le pays, le con­ti­nent, la planète?” Aplo: Non, absol­u­ment pas. Ou encore: “Quelle appréhen­sion (approche, sen­ti­ment…) as-tu des per­son­nes avec qui tu partages cet espace (les autres pié­tons)?” Aplo tou­jours: Rien, je ne les con­nais pas, ils ne me con­nais­sent pas.