Les grands écrivains pâtissent de la puissance de leur vision. Elle repousse les limites, défie la compréhension. Des monstres! Après l’avènement du monde qu’ils préfiguraient, on découvre qu’on aurait pu savoir. Honteux, on se tait. Les autres écrivains du réel marchent à la traîne. Ils radotent. S’ils sont entendus, c’est que l’événement auquel chacun est confronté offre une grammaire complète. Drapés comme des prophètes, ceux-là ne sont que de tièdes interprètes.
Extraordinaire
Pour quelle raison, entre dix et onze heures ce soir, les gens sont-ils sortis sur les quarante balcons qui font face à mon immeuble, jetant tour à tour un œil, comme s’ils s’attendaient à quelque chose? Je ne comprends rien à ce phénomène. C’est extraordinaire. Inquiétant, prometteur , animal, extraordinaire.
Propriété
Des choses qui m’ont le plus choqué: on est jamais propriétaire. Le temps consacré, l’argent obtenu, les conditions remplies, on vous donne ce que vous convoitiez, puis on le rançonne, on vous oblige, on foule votre intimité. Dès lors, qu’espérez? A quoi bon jouer encore à ce jeu perdant? Ce n’est pas que manque le territoire, c’est qu’il était autrefois arrogé par la guerre, qu’il est aujourd’hui par la technique. Dans un entre-soi.
Table
Il y a six mois, j’ai acheté une table. En la montant sur le toit, j’ai failli me tuer. J’étais seul dans l’appartement à cette époque. L’escalier à vis est sorti de ses gonds, il m’a rabattu vers la cours cinq étages plus bas. J’ai répété l’opération, j’y suis arrivé. J’ai fixé la table. Cinquante kilos de bois brut. Les gens qui viendront, pensai-je, auront besoin d’une table. Pour moi, je m’y suis assis deux fois. Vendredi, je déménage. Les nouveaux locataires ne veulent pas de la table. Si je pouvais éviter de me tuer en la descendant du toit. Et ensuite, où la mettrai-je? Gala m’ a averti: dans le nouvel appartement, ça ne va pas. J’y pensais à cause la maison, celle que je viens d’acheter. J’espère qu’elle est là où je crois qu’elle est. Quand irai-je? Je n’en sais rien. Et ainsi de toutes ces choses. Ce qui tend à prouver que l’on a trop d’argent et que l’on s’offre des problèmes.
Rêve 2
Le train entre en gare. Olofso a disparu. Je l’attends, elle ne revient pas. Je prends place dans le wagon, la guette. Trop tard, la rame s’ébranle. Alors je me rends compte que ce train est un direct.Sa première halte est Berlin, à mil kilomètres. D’ailleurs, sans Olofso, je n’ai plus aucune envie d’aller à Berlin. Heureusement, je rencontre des amis. Lev, Etan, O.T. Ils se moquent de moi.
- A Berlin! Me dit Lev. Regarde ton attirail! On croirait que tu pars sur le front! Moi, je vais en Ukraine les mains dans les poches. L’Ukraine, c’est là qu’il faut aller!
Il a raison, je suis suréquipé: gilet, bidons, poches plastiques, sac avant, sac arrière. Mais du moins, me dis-je, je sais où sont rangées mes possessions. Pour le prouver aux autres, je mets ma main à la poche et en tire un billet de 500 Euros plein de mélasse. Moi qui croyais qu’il était dans la poche de gauche. Je fouille le sac, j’y trouve un poisson. Que fait-il là? Mon passeport. Il est en lambeaux. Mon bidon. Troué. Les autres se détournent.
Banc
Au village, il y a cet homme, à peine plus âge que je le suis. Il a son banc au carrefour et regarde passer véhicules et piétons. Tous les jours, en tout saison. Sa constance est admirable. A se demander pourquoi il loue. Évidemment, le fait de louer suffit à établir qu’il n’est pas un clochard. D’ailleurs, il est correctement vêtu et respecte l’horaire bourgeois: il mange aux heures convenues. Puis revient à son banc. Hier, il pleuvait. Pour la première fois, je le voyais debout. Quelque pas sur place, sans s’éloigner du banc à qui il semblait reprocher d’être mouillé.