Vendredi, je suis retourné avec Monami au Lemmy’s bar, ce caveau sombre adossé au quartier des fêtes de Malaga dont les habitués ont pour dieu tutélaire le chanteur de Motörhead. Il était vingt-trois heures. Trop tôt pour les Espagnols. Le serveur buvait dans son coin. Un copain est venu montrer ses derniers achats de vinyles, des albums de Amon Amarth. A Monami, j’ai raconté comment, en 1998, j’ai atterri dans ce bar après avoir passé un mois au Maroc sans avaler un verre d’alcool, puis comment Monfrère, opiniâtre, au terme d’une dizaine de visites, a persuadé la patronne de lui céder le T‑shirt original à l’effigie de Lemmy imprimé pour l’inauguration du lieu. Il était sous verre, dans un cadre, au-dessus de la caisse. Jaune, miteux, enfumé. Je raconte l’anecdote au serveur. Il finit par comprendre, se verse une bière et désigne le nouveau T‑shirt, une exemplaire noire et rouge. Puis raconte:
- Seulement, je n’ai plus les tailles. L’autre jour, à onze heures le matin, deux mille hard rockers descendus de la croisière 10000 tonnes de métal ont traversé la ville et se sont pointés ici. Ils ont bu jusqu’au soir. Et ils ont tout raflé. Tu parles si j’ai été surpris quand ils ont poussé la porte, je vomissais les restes de la veille!
10000 tonnes de métal
Méditation
Style inimitable de Descartes. Cet après-midi je lisais la deuxième méditation. « Je suis, j’existe : cela est certain ; mais combien de temps ? A savoir, autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps d’être ou d’exister. » Entre toutes, ma phrase préférée. Et cela ne date pas d’hier. Avant tout, parce que je la crois vraie. A voler aujourd’hui à une telle vitesse, nous perdons notre lustre; nous écrivons, nous parlons sans prendre le temps de penser. L’art ne s’en ressent — mais les idées!
Gentillesse
Gentillesse d’Hector le Sioniste. Le sourire amical, il me tape sur l’épaule: “Tu vas bien ?” Traversant ensuite la salle son téléphone à la main, il me montre les images d’un attentat: “Terrible, n’est-ce pas?” Répétant un exercice peu après, il manque me tordre les cervicales. Je me demande si je vais pouvoir écrire demain.
Sport
Sur l’eau, un homme debout. Ce sport, c’est le paddle. La rame à la main, une planche sous les pieds, l’homme avance sur la mer. Elle est immense, il est petit. Donc il passe lentement. J’avale une casserole de pâtes, une tomate cœur de boeuf, deux avocats, un demi Manchego. Je relève la tête: c’est tout juste s’il a bougé. Il aura l’âge de la retraite quand il atteindra Cadiz.
Essai
Ces trois cent pages d’essai ont l’épaisseur sombre des meilleurs feuillages. J’ai pataugé un mois durant sur les corrections. Enfin j’avance. Lorsque je serai en vue de la fin, il me faudra encore me retourner afin de savoir si le lecteur qui voudrait me suivre ne risque pas, lui aussi, de patauger à l’orée du texte (où je fourbis les moyens de pensée), dans quel cas, il renoncerait et j’aurai fait le chemin pour rien.
Immatériels
De sorte que l’économie de l’immatériel c’est aussi cette offre de produits dont on vante les merveilles avant paiement et constate la médiocrité après paiement. Mais comment faire valoir ses doléances? Comment savoir si une voiture a bien la puissance annoncée? Un accès de fibre optique la vitesse contractée? Un anti-virus l’efficacité escomptée? Impossible de le savoir. Le doute est constant, l’assurance nulle. Allez protester de ce que vous ne savez que de manière incertaine!
Cees Nooteboom
“Les lecteurs, il y a deux choses qui les mettent en fuite — un: le manque de métier, et deux: qu’on les ennuie en leur étalant sous le nez des problèmes de métier. Qu’écrire soit ou doive être une métaphore simple ou une métaphore inversée de la réalité, il s’en moque ton lecteur! La seule chose qui l’intéresse, c’est de sentir si ce qu’il lit devient pour lui, à ce moment-là, réalité. Ou plutôt l’est. Si a réponse est non, il jette le livre si tant est que le critique ne l’a pas déjà fait à sa place.” Le chant de l’être et du paraître.