“Si c’était à refaire…” Ce qui a été fait ne peut être refait et ne peut donc être pensé (nous croyons disposer de l’objet du souvenir parce que nous le représentons, mais ce que nous représentons est un objet construit au présent). C’est au contraire ce qui a été fait qui constitue notre pensée et détermine l’avenir comme une chose à faire et qui ne pourra être faite de toutes les manières mais seulement d’une certaine manière. De sorte qu’il y a de moins en moins de jeu — ce qui n’implique pas qu’il y a de moins en moins de liberté. A cet égard, le titre du dernier livre d’André Gide est éclairant. Dans Ainsi soit-il et Les jeux sont faits, l’auteur prend la plume sans l’intention de rien dire de précis, se laissant aller à dire ce qui lui viendra.
Unités économiques
Content de retrouver en conclusion de l’exposé que Jean-François Billeter donne de son expérience philosophique dans Un Paradigme, la notion de personne, ici comprise comme puissance d’action, mais qui recoupe pour moi l’approche fervente d’une Emmanuel Mounier insistant lui aussi sur l’immanence et la nécessaire qualité humaine du devenir individuel. Puis je lis Bernard Stiegler qui cite ce passage effrayant d’André Leroi-Gouran: il y a lieu de penser que “la liberté de l’individu ne représente qu’une étape et que la domestication du temps et de l’espace entraîne l’assujettissement parfait de toutes les particules de l’organisme supra-individuel”.
Désinduction
Une armoire, songeait-il, ne ressemble guère à un appartement. Tout au plus, peut-elle être considérée comme une métaphore de l’appartement. En revanche, elle ressemble à une pièce. De sorte que si l’on place côte à côte plusieurs armoires, on devrait obtenir une appartement. Mais pour procéder de la sorte, il faudrait disposer d’un appartement dans lequel introduire des armoires. Or, l’on ne peut introduire quelque chose que de l’extérieur vers l’intérieur, de sorte qu’à la fin, un appartement plein d’armoires ne serait plus du tout un appartement puisque personne ne pourrait plus y pénétrer. Ce serait une métaphore. Sur quoi il se rendormit.
Honte
Rapport entre sacrifice et argent. Pour les grands marionnettistes, la mort qui hante les concentrations urbaines doit être acceptée par le peuple. Les discours y travaillent. Telles des machines abstraites effectuant des sous-programmes, les organisations internationales fabriquent le vocabulaire qui permet aux affidés de naturaliser ce qui est aberrant. Dans le groupe des tireurs de ficelles, la priorité est connue: l’enrichissement continu, et chaque jour plus minoritaire. Quelle honte! Tant de progrès pour aboutir à un matérialisme funèbre! Et quelle cécité: les populations croient à l’avenir de paix et de collaboration dont on lui rebat les oreilles. Chaque avant guerre a le même goût, celui du déni.
Messe
Des fêtes de chaque côté de l’appartement. Sur la plage, la feria de la tapa. Les Andalous dansent, boivent et mangent. Quand ils ont chaud, ils nagent dans la mer qui déroule ses vagues à quelques mètres du chapiteau; sur la place de Constitution, la paella cuit dans des poêles grandes comme des tables, la bière Alhambra coule de dix becs verseurs, les enfants chantent sur un podium festonné. Le soleil est couché, mais il fait encore trente degrés. Nous buvons l’apéritif sur la terrasse, attentifs au sont des haut parleurs. Quand les accords de guitare retentissent, nous nous habillons: un groupe de flamenco est monté sur scène. Mais Gala prend du retard, je descends seul. A peine ai-je atteint la place, la prestation est interrompue, le gitan et ses danseuses s’en vont. Des filles s’installent sur la scène, elles présentent une étrange chorégraphie muette. Derrière, sur l’écran géant, un groupe de rap américain. Mettant cela sur le compte de la bonne humeur et du je-m’en-fichisme, je vais au supermarché, j’achète une côte de boeuf. Le boucher me propose différentes coupes. Il est aimable mais pressé. Aux caisses pareil: la clientèle s’agite. Je consulte l’horloge: vingt et une heures. Revenu sur la place, je saisis: le match commence. Les ballerines se sont effacées, les footballeurs du Madrid sont à l’écran. Pendant l’heure et demie qui suit, chaque fois que l’Espagne marque, tout le village se soulève.
Folie
Le Monde daté du 3 juin, dans un article consacré aux clandestins de Calais, rapporte: “En dépit des attaques diverses, de la perquisition et même de l’incendie de leur maison, le couple continue à apporter aux Africains de passage un peu d’humanité. « Quand le maire a fermé les douches, des citoyens ont ouvert leur salle de bain », commente celle que tous appellent « mamie » et qui trouve une solution à tous les soucis.” Soit le journaliste de ce quotidien ment, dans quel cas il doit être exclu de la profession, soit le fait est avéré et la folie de cette citoyenne doit faire l’objet de mesures égales. Afin de protéger la société des fous, il existe des maisons d’aliénés.