Je me rends sur la plage avec une pelle et des bouteilles d’eau vides. Auparavant, j’ai acheté une bâche, du fil de fer et des crochets. Le but est de remplir les bouteilles de sable pour lester aux quatre coins la bâche qui servira à protéger le jacuzzi extérieur. L’opération est plus longue que je pensais. Une bonne partie du sable que je verse sur le goulot passe à côté. Ce faisant, je regarde les baigneurs, les promeneurs, les buveurs, les footballeurs, les enfants. Leur activité est évidente. Que peut bien faire cet homme avec sa pelle et ses bouteilles? A peine me suis-je fait cette remarque, qu’un gosse approche, s’agenouille à distance, me regarde peller. Il attend un peu. Il a raison. Cela me permet de préparer une réponse.
-Tu fais quoi?
- Je remplis ces bouteilles de sable pour les rendre plus lourdes. Elles contiennent un litre et demi d’eau, elles pèseront donc un kilo et demi. Ensuite, je vais les accrocher à une bâche pour éviter qu’elle ne s’envole.
Le gosse qui doit avoir dans les sept ans réfléchit. Il a compris, il s’en va. Il revient avec son petit frère.
- Regarde ce qu’il fait!
-Il fait quoi?
L’aîné ne répond pas.
-Tu fais quoi? Demande alors le petit.
-Je mets du sable dans la bouteille.
Le petit acquiesce, satisfait.
Exigence, compréhension, satisfaction
Espace-temps
Julien Green, dans son Journal des années 1960 (la date doit être précisée s’agissant d’un écrivain né en 1900 qui est mort presque centenaire), témoigne au quotidien de mœurs et de préoccupations qui suscitent la nostalgie, du moins pour ceux qui peuvent encore les comprendre, mais aussi d’une esthétique de la ville (le plus souvent Paris) et d’un rythme humain révolus. Ce Journal que je feuillette régulièrement depuis les années 1980 (même si Green s’exprime lui-même en nostalgique d’une époque qui renvoie à la fin du XIXème) m’amenait à concevoir le village d’Axarquie où je vis désormais comme l’expression d’une période antérieure de nos sociétés. L’Espagne est le pays de mon enfance puisque j’y ai vécu une partie de ma jeunesse, mais c’est surtout la société de mon enfance: celle qui existait à l’époque où Julien Green écrivait à Paris et qui, dans les pays entrés tôt dans le libéralisme de destruction, s’est achevée à la fin des années 1990 avec la répression de l’antimondialisation et le quadrillage informatique des désirs. Quand je parcours les rues de ce village ou quand je parle aux gens de rencontre, je trouve des mœurs qui n’ont plus cours sur nos territoires de grande faillite rompus aux règles de l’hypervitesse et de la barbarie numérique. La question est alors de savoir en combien de temps se fera le rattrapage, lequel indiquera le moment du prochain déménagement. En théorie, ayant cinquante ans déjà, je devrais pouvoir remplacer l’avenir glacial que nous impose le libéralisme totalitaire par un présent à peu près vivable en me déplaçant à mesure de l’extension de la catastrophe vers des sociétés plus archaïques encore détentrices de mœurs convenables et d’une esthétique humaine des relations entre les vivants (dans les limites de l’aire de culture européenne, cela va de soi, donc de pays surmodernes en pays modernes, puis de lieux saturés en lieux reculés, enfin de lieux secondaires en lieux sauvages, époque à la quelle la mort devrait faire la suite).
Réalité
« Le Paintball ne reproduit pas l’armée canadienne ou l’armée américaine. Il reproduit ce qu’on pense de la guerre, il reproduit Hollywood, les films d’action que l’on voit, une fiction, la simulation d’une reproduction. Nous sommes très loin de la réalité ; la réalité n’intéresse plus personne ! » Serge Bouchard, dans Episodes de guerre.
Rêve
- Si c’est comme ça, dis-je à Gérard Berréby des éditions Allia, je reprends mon manuscrit! Vous ne pensiez tout de même pas que j’allais publier chez un homme qui me dénonce à la police?
Et de me hâter vers l’hôtel où ma chambre ne va pas tardé à être perquisitionnée. Chemin faisant, je me représente le livre de géographie coloniale dans lequel j’ai caché mon pistolet. Arrivé devant l’hôtel, je vois qu’il est trop tard: le service en chambre est passé, mon arme a donc été trouvée. Je veux fuir, mais un inspecteur m’appréhende.
-Ce n’est pas que vous soyez suspect, nous contrôlons tout le monde. C’est cherchons un Suisse.
Je plaide mon innocence quand je sens une pièce de monnaie sous mon pied.
- Tiens, une pièce de cinq francs!
-C’est donc vous, s’écrie l’inspecteur européen.
Avant d’être mis en cellule, je passe à l’université pour savoir si je ne pourrais pas reporter mes examens.
-Surtout pas, me conseille un camarade, tu vas tout oublier!
J’entre alors dans la bibliothèque centrale. Une fille me bouscule. J’en profite:
-Pourriez-vous m’indiquer la salle de théologie?
Elle ouvre une porte. Dans la salle, aucun livre, rien que des pages de manuscrits araméen punaisés au mur et le maître, un savant à barbe qui se tient dans l’encadrement de la fenêtre. Il est entouré d’élèves. Tous me dévisagent.
-Excusez-moi, je cherche Le Christ à ciel ouvert. Mais… je vous reconnais… je te reconnais…
Les élèves étonnés font cercle. Comment? Je tutoie leur maître?
- Oui, nous étions ensemble dans le château abandonné… l’an dernier… non, cette année même.. Désolé, quand je vois beaucoup de monde, je ne reconnais plus personne.
Solution
La solution est comprise dans le problème. La philosophie décrit la pratique de résolution: comprendre le problème, c’est trouver la solution. Aujourd’hui, nos problèmes de société sont envisagés en deux temps: le problème est nié puis, à ce problème qui n’en est pas un, une solution est apportée qui est un problème.
Papillon
Un papillon de bonne taille s’est posé dans le salon. De loin, il ressemble à un avion furtif: les ailes ont la même découpe, le nez la même pointe. J’attrape la spatule du barbecue, la glisse sous le corps de la bête. Gala empêche mon geste: je vais le blesser. Elle approche un chiffon. Le papillon déplie ses ailes, une tache rouge carmin apparaît sur le bas du corps. Le papillon se referme.
- Il est en fin de vie, déclare Gala.
Dans l’heure qui suit, je l’observe plusieurs fois. La tête dans l’angle du mur, il est immobile. La nuit, quand je reviens de la ville, je le trouve à quelques centimètres de l’ancienne position. Je le touche. Il ne réagit pas. Je fais coulisser la baie vitrée de la terrasse, le jette dehors. Il ouvre et referme les ailes. Je sors. Gala m’attend sur le quai. Je lui parle du papillon.
-En ton absence, je lui ai donné une goutte d’eau.
Ce matin, il a disparu.
Effondrement de l’art
Quand tout le monde s’aventure, photographie, peint, écrit, il est impossible de distinguer parmi ces actes celui qui porteur d’une qualité essentielle amènerait à attribuer un titre de grand aventurier, grand photographe ou peintre, ou écrivain. Bientôt l’aventure et les arts, de prérogatives culturelles, deviennent des prérogatives naturelles de l’individu. Dès lors, ces domaines majeures de l’exploration humaine sont réduits à la somme des circulations et des actes commis par la masse des individus, transformant les outils de transcendance des civilisations en autant d’expressions sur un marché de la possibilité technique.
Dogme
La dispute est fondamentale. Echange d’informations entre deux ou plusieurs interlocuteurs, elle est motivée par la volonté de faire valoir un point de vue personnel selon le principe de la nécessaire relativité des points de vue. Le refus de la dispute implique donc le refus du relativisme comme de la dialectique. Dans nos sociétés postlibérales, le refus du relativisme aboutit, comme ce fut toujours le cas, à la réintroduction de la notion de vérité mais, cela est neuf, sous une forme paradoxale: le relativisme devient vérité absolue. Ce dogme qui suffit à nier l’utilité de la dialectique en tant qu’instrument de recherche intellectuel installe dans les consciences l’idée que ce qui est (la pensée de tel homme ou de tel autre homme) ne doit pas nuire à ce qui doit être (la gestion de tout homme par le principe économique — au sens le plus large de fonctionnement appareillé des unités vivantes). S’ensuit une censure générale de tout intervenant au débat qui prétend défendre à travers la dispute un point de vue original susceptible de revendiquer face à la nécessité économique une valeur alternative. Pratiquement, le contrôle de la pensée dans nos fausses démocraties s’appuie sur le refus de la dispute que font valoir les bienpensants. Il est facile de voir que dans ce rôle sont particulièrement cooptables les pseudo-intellectuels qui, à l’exemple de ce qui s’est produit dans les totalitarismes soviétique, asiatique ou national-socialiste, ont la capacité de penser dialectiquement mais pas la capacité de fabriquer à partir de cette dialectique une pensée propre. Au-delà du petit personnel de la pensée de révérence, il faut surtout redouter la génération qui entre ces années dans l’âge adulte, nourrie comme elle l’a été de contenus fabriqués par l’ingénierie sociale. Car la personnalité des membres de cette génération a été spécialement conçue afin de propager le dogme du relativisme absolu dans le but de réduire l’ensemble des unités vivantes à l’économie.
Dans la logique de cette prise de position, il faut souligner que toute opposition résolue à la demande de dispute dénonce la fausseté intellectuelle de celui qui la profère. Si cette opposition est moralement décourageante et parfois blessante, elle est aussi roborative en ce qu’elle nous fait prendre conscience de ce que nous n’avons pas encore basculé dans la négation de la pensée. A cet égard, le constat que Jean-Claude Michéa fait du régime appliqué aux transfuges du partis communiste à l’époque où ce parti comptait en France s’applique analogiquement à ce que vivent aujourd’hui les promoteurs d’un débat sur les valeurs: “Quitter le Parti [], ce n’était donc pas seulement négocier une rupture intellectuelle. C’était aussi s’engager dans un processus de rupture d’amitiés moralement et psychologiquement très éprouvant”. (Entretien à Radio libertaire)