Rêve

Recon­quête du ter­ri­toire. Les sol­dats de l’équipe mar­quent au sol les galeries du “tube” lon­donien quand survient un prob­lème, l’un des hommes est en état de mort immi­nente. Il flotte à hau­teur de poitrine, sans bras ni buste, il n’est plus qu’une image. A l’en­droit du ven­tre, un frigidaire avec ses com­par­ti­ments. Or, le serveur infor­ma­tique a cessé de lui fournir des vict­uailles. Une après l’autre ses pro­vi­sions dis­parais­sent. Alors j’en­tends: “une force supérieure amène à la purifi­ca­tion sur l’autel”.

Lycée

En taxi au lycée français, là haut sur la colline, dans la zone rési­den­tielle des Montes de Calderon. C’est le ren­dez-vous de la dernière chance. Trois fois de suite, l’in­scrip­tion d’Ap­lo a été rejetée. J’es­saie de sauver la sit­u­a­tion. Ques­tion de sécu­rité, m’ex­plique la pro­viseur, une femme élé­gante et vive, la loi n’au­torise que trente-deux élèves par classe. Or, pour l’an­née à venir, le compte est bon  En taxi, dis­ais-je, car je veux l’emporter. A défaut, j’au­rai a met­tre Aplo à Lau­sanne dans une école privée. Du résul­tat, je ne doute pas, il sera excel­lent, mais le prix est à la mesure, tail­lé pour les rois saou­di­ens. Et puis j’aimerais bien avoir mon fils avec moi. En taxi, car le lycée est situé au pina­cle de la colline et la chaleur m’eut liqué­fié si je m’é­tais avisé d’y grimper à pied, ce d’au­tant plus que je n’ai trou­vé dans mes armoires à habit ni Bermudes ni short décent, appelant Gala au télé­phone pour savoir si elles sait le par­age de ces habits bien utiles en péri­ode de canicule, à quoi elle répond que j’ai délibéré­ment lais­sé fin juin mes seuls Bermudes dans la mon­tagne, mis­ant sur la paire que mon papa devait me rap­porter de Bangkok, ce qu’il fit, mais à la mau­vaise taille (la faute aux marchands thaï qui mod­i­fient les découpes sans adapter les mesures améri­caines cor­re­spon­dantes, S, M, L, XL). Et donc, l’en­tre­vue ter­minée, je descends de la colline vêtu de mes jeans, de mes chaus­sures de faux cuir à embout métallique et d’une chemise d’homme de cinquante ans, con­statant qu’après tout, il eut été envis­age­able de venir sans l’aide d’un taxi — pré­cisons, comme je pense cela, je suis dans la descente. De fait, dix min­utes plus tard, lorsque le bus me récupère le long de la plage, je ruis­selle comme une douche. Et je me demande si j’ai su con­va­in­cre. S’il était tout bon­nement pos­si­ble de convaincre.

Ecrire

Au fond, je pour­rais arrêter d’écrire avant qu’il n’y ait plus de lecteurs. Je ne dis pas, pour moi, je dis, dans l’ab­solu. Comme on a cessé, dans le pas­sage du temps, de pein­dre des nature mortes, de jouer du clavecin, de tailler des semelles de cuir ou de tiss­er des tapis.

Suites

Sou­vent je pense à la sit­u­a­tion apoc­a­lyp­tique qui règne au cen­tre de Paris: désor­dre des corps au sol, immondices, sta­tion infinie des groupes errants, rep­ta­tion, com­merces prim­i­tifs et médiocres illu­sions, coups de gueules, rap­ines et vies-paquet… Quand le dis­cours des nat­ifs, faute de ressource humaines, ne servi­ra plus de loi civil­isatrice à la rue, les envahisseurs actuels accueilleront leurs suc­cesseurs à la machette. 

Quantité

Quand on veut rester soi-même, com­bi­en d’en­ne­mis ne se fait-on pas? Com­bi­en faut-il s’en faire pour avoir le sen­ti­ment de rester soi-même?

Goélands

En début de soirée, pen­dant quelques min­utes, trois cent goé­lands tour­nent au-dessus du vil­lage. Je les ai vus hier, je les ai vu aujour­d’hui. Est-ce qu’ils par­tent, est-ce qu’ils restent ? Pourquoi choi­sis­sent-ils la fin aout pour ain­si parader ?

Travail

Le pro­prié­taire, tan­tôt, à l’a­gence, en con­ver­sa­tion avec son fac­to­tum. J’en­tre, il me reçoit avec un grand sourire:
-Alexan­dre! Tu es bien ren­tré? Je vais te ren­dre tes clefs.
-Mer­ci d’avoir soigné mes plantes Paco… je t’ap­porte une bouteille. Il faut dire que je tiens beau­coup à mon pin.
Alors, l’air inqui­et:
- Je t’en prie! Mais… tu n’as besoin de rien? Je dis ça parce qu’on ne tra­vaille pas. On est là par hasard.

Liberté

Le courage ne mérite donc vrai­ment d’être appelé le courage [selon Pla­ton dans le Lachès] que s’il s’or­donne à la lib­erté. Mais on pour­rait invers­er la for­mule. La lib­erté ne mérite vrai­ment d’être appelée la lib­erté que si elle trou­ve des hommes assez courageux pour la défendre. Car elle ne se suf­fit pas à elle-même. Elle ren­ferme le thème général de l’Oc­ci­dent, c’est exact, mais il n’est pas écrit d’a­vance qu’elle le ren­fer­mera tou­jours. Eric Wern­er, Un air de guerre.

Tard

A l’in­stant, je finis de regarder un film dans mon salon sur­chauf­fé. Pour me rafraîchir, je sors sur la ter­rasse. Le long du quai déam­bu­lent les promeneurs, des enfants rebondis­sent sur le tram­po­line de la plage, au restau­rant El Fogon del Abue­lo, le patron réu­nit trois tables et lisse les nappes, une famille de huit per­son­nes s’in­stalle pour souper. Il est minu­it trente.

Paralogisme

Dans l’avion qui me ramène à Séville, deux sœurs petites, belles et drôles. Elle sont assis­es der­rière moi. Pen­dant deux heures, elles jouent. Chose éton­nante — l’aînée n’a pas six ans — avant de com­mencer, elles dis­cu­tent les règles du jeu. Enfin, l’ap­pareil entame sa descente. Au sol, la cam­pagne sèche d’An­dalousie jalon­née de ses retenues d’eau. Mon siège est dans la rangée vingt-six, j’ai la vue longue sur les autres pas­sagers. Et que vois-je? Dans un mou­ve­ment qua­si syn­chrone, tous les pas­sagers se pressent con­tre les hublots. S’en­suit un moment de silence, puis des com­men­taires. Le jeune cou­ple instal­lé devant moi:
-Tu vois? Tu as vu? Qu’est-ce que c’est?
- Je ne sais pas, je ne sais pas, fait la fille.
Alors la cadette des goss­es, der­rière moi:
-Papa, l’hélice s’est arrêtée!
Assis côté couloir, je ne peux pas juger par moi même, ma voi­sine, une Gali­ci­enne avec qui j’ai échangé quelques mots, rem­plit le hublot. Ma main se crispe sur l’ac­coudoir. Le père tran­quille­ment:
-Mais non Cindy, c’est un volet. Il se lève pour frein­er l’avion. Tiens, je vais te mon­tr­er… Nous planons… dans l’air…