Suites

Sou­vent je pense à la sit­u­a­tion apoc­a­lyp­tique qui règne au cen­tre de Paris: désor­dre des corps au sol, immondices, sta­tion infinie des groupes errants, rep­ta­tion, com­merces prim­i­tifs et médiocres illu­sions, coups de gueules, rap­ines et vies-paquet… Quand le dis­cours des nat­ifs, faute de ressource humaines, ne servi­ra plus de loi civil­isatrice à la rue, les envahisseurs actuels accueilleront leurs suc­cesseurs à la machette. 

Quantité

Quand on veut rester soi-même, com­bi­en d’en­ne­mis ne se fait-on pas? Com­bi­en faut-il s’en faire pour avoir le sen­ti­ment de rester soi-même?

Goélands

En début de soirée, pen­dant quelques min­utes, trois cent goé­lands tour­nent au-dessus du vil­lage. Je les ai vus hier, je les ai vu aujour­d’hui. Est-ce qu’ils par­tent, est-ce qu’ils restent ? Pourquoi choi­sis­sent-ils la fin aout pour ain­si parader ?

Travail

Le pro­prié­taire, tan­tôt, à l’a­gence, en con­ver­sa­tion avec son fac­to­tum. J’en­tre, il me reçoit avec un grand sourire:
-Alexan­dre! Tu es bien ren­tré? Je vais te ren­dre tes clefs.
-Mer­ci d’avoir soigné mes plantes Paco… je t’ap­porte une bouteille. Il faut dire que je tiens beau­coup à mon pin.
Alors, l’air inqui­et:
- Je t’en prie! Mais… tu n’as besoin de rien? Je dis ça parce qu’on ne tra­vaille pas. On est là par hasard.

Liberté

Le courage ne mérite donc vrai­ment d’être appelé le courage [selon Pla­ton dans le Lachès] que s’il s’or­donne à la lib­erté. Mais on pour­rait invers­er la for­mule. La lib­erté ne mérite vrai­ment d’être appelée la lib­erté que si elle trou­ve des hommes assez courageux pour la défendre. Car elle ne se suf­fit pas à elle-même. Elle ren­ferme le thème général de l’Oc­ci­dent, c’est exact, mais il n’est pas écrit d’a­vance qu’elle le ren­fer­mera tou­jours. Eric Wern­er, Un air de guerre.

Tard

A l’in­stant, je finis de regarder un film dans mon salon sur­chauf­fé. Pour me rafraîchir, je sors sur la ter­rasse. Le long du quai déam­bu­lent les promeneurs, des enfants rebondis­sent sur le tram­po­line de la plage, au restau­rant El Fogon del Abue­lo, le patron réu­nit trois tables et lisse les nappes, une famille de huit per­son­nes s’in­stalle pour souper. Il est minu­it trente.

Paralogisme

Dans l’avion qui me ramène à Séville, deux sœurs petites, belles et drôles. Elle sont assis­es der­rière moi. Pen­dant deux heures, elles jouent. Chose éton­nante — l’aînée n’a pas six ans — avant de com­mencer, elles dis­cu­tent les règles du jeu. Enfin, l’ap­pareil entame sa descente. Au sol, la cam­pagne sèche d’An­dalousie jalon­née de ses retenues d’eau. Mon siège est dans la rangée vingt-six, j’ai la vue longue sur les autres pas­sagers. Et que vois-je? Dans un mou­ve­ment qua­si syn­chrone, tous les pas­sagers se pressent con­tre les hublots. S’en­suit un moment de silence, puis des com­men­taires. Le jeune cou­ple instal­lé devant moi:
-Tu vois? Tu as vu? Qu’est-ce que c’est?
- Je ne sais pas, je ne sais pas, fait la fille.
Alors la cadette des goss­es, der­rière moi:
-Papa, l’hélice s’est arrêtée!
Assis côté couloir, je ne peux pas juger par moi même, ma voi­sine, une Gali­ci­enne avec qui j’ai échangé quelques mots, rem­plit le hublot. Ma main se crispe sur l’ac­coudoir. Le père tran­quille­ment:
-Mais non Cindy, c’est un volet. Il se lève pour frein­er l’avion. Tiens, je vais te mon­tr­er… Nous planons… dans l’air…

Immobile

L’hôpi­tal des urgences, de l’autre côté de la rue, a enclenché sa cen­trale d’air con­di­tion­né. Instal­lée sur le toit, le moteur fait ce bruit: “cla-cla… cla-cla”! Le même que les trains lorsqu’ils passent sur la voie et que réson­nent les tra­vers­es. Mais le bruit ne passe pas, il est con­tinu, je suis donc à l’in­térieur du train, pour un voy­age immobile. 

Espagne

Chaleur étouf­fante, mais: qu’on est bien ici! A l’ar­rêt de bus, je bois à même le trot­toir une bière pres­sion servie dans un verre. Arrive le 160. Le chauf­feur est souri­ant, il appelle la plu­part des clients par leur prénom. Nous lon­geons le front de mer. Lorsqu’il aperçoit des jeunes qui se hâtent, il les klax­onne: peut-être veu­lent-ils pren­dre le bus? Au vil­lage, une foule calme, instal­lée sur les ter­rass­es dans la lumière orangée de dix heures. Avant que la nuit ne vienne, j’ai le temps de mon­ter à l’ap­parte­ment. Je sors avec anx­iété sur le bal­con: mon sapin est entier. Le pro­prié­taire lui a don­né de l’eau. Puis je vais manger à la Trastien­da. Le serveur me salue. Il apporte un plat andalou. Avec la voi­sine de table, nous par­lons des meurtres de Barcelone. Elle a rai­son: c’est ce mode de vie, con­fi­ant, hon­nête, sim­ple, pop­u­laire qui est attaqué. Puis elle me présente sa tante, une dame de cent ans. Pen­dant le repas, elle était de dos. Je l’ai vue manger son plat de crevettes à décor­ti­quer, elle a bu une bière. Main­tenant, j’ap­prends son âge. Cette très vieille dame s’en va au bras d’une autre, bien plus jeune, dis­ons dans les qua­tre-vingt-dix ans? Mais la robe de l’aînée fait un mau­vais pli, remonte sur ses jambes. Ma voi­sine se pré­cip­ite, rectifie.

Argent des autres

Quelques heures avant le départ, Gala renonce à venir en Espagne. Il y a tou­jours une rai­son comme qui dirait, indépen­dante de sa volon­té. En général, de san­té. Par­fois, admin­is­tra­tive. Reste: le bil­let d’avion est perdu.