Chiasme

Ils dis­aient “non” quand ils pen­saient “oui”. Longtemps, cela n’eut pas de conséquences.

Tatas

“Tatas, sacs à merde, glettes, sous-races, bran­leurs…!” Le lex­ique est riche; quant à son usage, il  ne fait pas de doute:
“Vous me payez, hurle l’en­traîneur,  pour que je vous mon­tre ce que vous êtes! Je suis votre seule p.…. de chance de vous en sor­tir, alors ouvrez les écoutilles!”

Précipice

V. frappe à la porte du mag­a­sin. Je me pré­pare dans l’ar­rière-bou­tique: gants, jam­bières, casque, cordes et bâton, caméra et gilet dur. D’un revers de main, je claque la porte et m’en­ferme. Trop tard. Il est entré, il approche. Ce n’est pas lui — le prob­lème — c’est mon col­lègue de tra­vail : inutile que je me pro­duise dans cet état. V. s’assied sur le lit, il fixe mon bar­da.
-Eh bien!
Et ajoute:
- Je ne fais que pass­er.
Il se rend à un enter­re­ment. Nous par­lons de menues choses. A la fin, il se lève:
-C’est la fille dont je t’ai par­lé il y a quinze jours..
-Oui.
-Longtemps que je ne la voy­ais pas, j’ai couché avec elle le week-end, mar­di on l’a retrou­vée morte.

Discours

Plus de trans­parence! Afin de voir ce qu’on aura pour nous mis en vitrine.

Dernières provisions

Au Venezuela, les voisins des zoos kid­nap­pent les ani­maux pour les faire bouil­lir dans la casse­role. Pourquoi n’en­tend-t-on plus les thu­riféraires d’Hugo Chavez qui sur notre con­ti­nent sural­i­men­té récla­maient l’ex­ten­sion de l’ex­péri­ence révolutionnaire?

Liberté

Qui ose encore par­ler de lib­erté? Les poli­tiques ne comptent pas: ils enfu­ment l’as­sis­tance, se gar­garisent avec leurs pro­pres logo­machies. Qui? Sauf à paraître passéiste, réac­tion­naire, ennuyeux — qui? Signe que le temps de l’homme en pro­grès est échu.

Effacement des vies

Aus­si cer­tain que dif­fi­cile à pondér­er, l’ar­gent en tant que fac­teur de démoral­i­sa­tion des mass­es. Que ce soit pour la majorité d’en­tre nous l’im­pos­si­ble atteinte du sché­ma de vie idéal, que ce soit la flu­id­ité de revenu qui car­ac­térise la classe aisée ou, pour les pre­scrip­teurs, la noy­ade spa­tio-tem­porelle pro­pre à la vie de grand mil­liar­daire, la résig­na­tion s’en­tend d’abord comme l’empêchement mas­sif de toute alter­na­tive exis­ten­tielle. Qui vante d’autres modes d’ex­pres­sion de la force vitale con­tient ses effets au dis­cours: ordon­ner l’ac­tion à tout autre but que l’ar­gent est devenu un impensable.

Police de proximité

A Lyssach pour voir des voitures améri­caines. Nous cher­chons le garage dans la cam­pagne. Avant de quit­ter Lau­sanne, Mon­père a not­er l’adresse, mais il ne la trou­ve plus. Je con­duis, il fouille ses poches. “J’ai dû la laiss­er sur ton bureau”. J’ar­rête devant un hangar, un jeune paysan gicle son tracteur. Mon­père se ren­seigne. Nous roulons en sens inverse. Quelques min­utes plus tard, nous sommes à nou­veau per­dus. Mon­père déplie une carte mil­i­taire. Autant chercher de l’or dans du fumi­er. Alors nous déci­dons de tout repren­dre depuis le début. Retour à l’au­toroute. Au pre­mier gira­toire, une camion­nette de police s’en­gage à notre suite. Je me gare et sug­gère à Mon­père de deman­der aux agents. Croy­ant à une diver­sion, ceux-ci deman­dent à voir nos papiers. Pourquoi? J’ai oublié d’en­clencher le clig­no­teur en entrant dans le gira­toire (je ne le mets jamais). “Per­mis?” Je n’ai pas. “Peu importe. Mais il y a autre chose…” Et ils nous embar­quent. Tan­dis que l’un des agents véri­fie je ne-sais-quoi dans un bâti­ment en forme de cube (trois quart d’heure à piétin­er), Mon­père essaie — comme il dit — de “retourn­er la poli­cière”. De fait, il l’en­gage à requérir des effec­tifs sup­plé­men­taires, à se met­tre en grève, à con­tester le pou­voir de la hiérar­chie poli­tique et pour finir, l’as­sure de son sou­tien. Quand nous repar­tons enfin, nous visi­tons nos Améri­caines, man­geons une tranche de boeuf chez un serveur de Tran­syl­vanie avec qui Mon­père échange son adresse puis la police nous arrête une sec­onde fois, à Vevey cette fois (j’ai oublié les phares).

Morges 2

Rem­plir les caiss­es exige de pro­duire des vedettes. Bernard Wer­ber, Dan Brown, Eric Emmanuel-Schmidt, ces épou­van­tails attirent les regards. Des palettes de livres sont déchargées à leur pied. Vendeurs, ils font ce qu’ils savent faire, ven­dre, puisque telle est leur approche de la lit­téra­ture, non-lit­téraire. Une par­tie de l’ar­gent récolté per­met de pay­er les frais qu’oc­ca­sion­nent les autres écrivains, ceux qui se préoc­cu­pent d’art. Cela ne poserait aucun prob­lème si les ama­teurs étaient des ama­teurs réels, de ceux qui savent la dif­férence entre un pro­duit et une oeu­vre lit­téraire. Hélas, vis­i­bles comme ils sont au milieu du paysage, ces épou­van­tails font oubli­er qu’il existe une culture.

Eclipse

Etrange femme. Lorsque je l’aperçois dans l’an­gle de la véran­da, dans la salle supérieure du Casi­no, où a lieu de cock­tail, elle est assise der­rière une table basse, dans un fau­teuil et dis­cute. Bien­tôt, elle se rap­proche. Enfin, elle est là, le verre à la main, le regard sur moi. Belle, fine, séduisante. Laide, mou­vante, vive. Claire et pro­fonde — je ne par­le encore que du corps. Elle entre dans la con­ver­sa­tion. Com­ment? Je ne saurai dire. Passe un quart d’heure, une heure. Com­mence une deux­ième heure. Nous par­lons. De quoi, je l’ig­nore — du moins ne le sais-je plus. Elle est tra­duc­trice, elle traduit du russe. Où habite-t-elle? A Moscou. Le cock­tail finit et nous allons dans un bar. Nous buvons encore. Elle du vin, moi de la bière. Cer­taine­ment est-il ques­tion du monde, donc de l’in­va­sion, de ces traî­nards musul­mans que verse le tiers-monde sur notre con­ti­nent. Et en Russie? Avec dans la voix des accents de sincérité, elle martèle ses con­vic­tions. En con­fi­ance, je me rap­proche de mes opin­ions réelles. Alors, elle en vient à des ques­tions plus per­son­nelles. Aus­sitôt, l’ivresse s’estompe (elle revien­dra): inqui­et, je me demande qui j’ai en face de moi. D’au­tant plus qu’elle vient de déclar­er, avant de se lever (elle reparaî­tra): “je tra­vaille aus­si pour l’Am­bas­sade de Suisse”. Sen­ti­ment étrange — c’est ici mon pro­pos: je ne sais plus à qui j’ai à faire. Habituelle­ment, la per­son­nal­ité de l’in­ter­locu­teur se pré­cise à mesure que se déroule la con­ver­sa­tion. Or, mes cer­ti­tudes vien­nent de se dérober. Alors, je regarde autour de moi. Nous sommes dans un pub. Que faisons-nous? Nous par­lons. Depuis trois heures. Pourquoi s’ap­procher de moi, tan­tôt? Réponse évi­dente. Cepen­dant, elle ne suf­fit pas à dis­siper mon malaise. Peu après, son­nés par l’al­cool mais surtout, ayant neu­tral­isé toute ten­sion pos­i­tive devant cette éclipse de l’autre, nous nous séparons. Le doute me suit jusque dans le som­meil. Le matin, et les deux jours qui suiv­ent, il est là, intact.