Dans le bus, assis derrière le chauffeur, cet adolescent qui tient à la main un écran sur lequel il joue à un jeu automobile.
Axarquie
Bonheur de se promener au marché du village, d’entendre les commères négocier les tomates et les mangues, et ces dames qui étirent des culottes dans la lumière crue du soleil pour juger de leur taille tandis que les maris sirotent des cognacs aux terrasses. Dans tout cela, une simplicité et une bonne humeur que je ne retrouve dans aucunes de nos villes du nord percluses d’argent et de doutes. J’allais acheter des shorts. Un couple brasse un monceau d’habits que se disputent déjà d’autres clients et en tire trois modèles des meilleures marques. Payé le tout 11 euros. Puis chez le céramiste pour acheter des faïences, enfin chez le gitan pour les autocollants de la légion. Sur le retour, je prends mes bières hollandaises, désormais vendues en bouteilles de verre quand l’habitude se généralise dans la grande distribution de nous vendre l’excellent liquide dans des contenants de plastique. Il y a du monde partout: le long des trottoirs, chez les trente coiffeurs, sur les toits et autour des bars, dans les chocolateries et sur les échafaudages, se hélant à distance, prenant des nouvelles les uns des autres. Une société à l’équilibre.
Elite
Avec plus de la moitié des jeunes andalous au chômage, on pourrait placer un vigile pour chaque cinq cent mètres de plage afin de refouler les analphabètes d’Afrique qui abordent les côtes, mais alors l’argent qui reste une fois payés les frais de fonctionnement de l’Etat reviendrait au peuple plutôt qu’à l’élite.
Devenir monde
Il y a une vingtaines d’années, pendant la première époque de l’internet participatif, un ami me disait: “si le monde entier est transposé sur l’internet, alors internet deviendra le monde”. Avec la connexion des objets courants, cette science spéculative, alors simple fiction, tend à devenir réelle. Si en plus de transférer notre mémoire dans les machines, nous lui confions nos voitures et nos cuisines, soit ces deux fonctions essentielles de la vie que sont la mobilité et la sustentation, il ne restera plus qu’à appréhender l’espace sous forme de temps pour achever le programme.
Rêve
Reconquête du territoire. Les soldats de l’équipe marquent au sol les galeries du “tube” londonien quand survient un problème, l’un des hommes est en état de mort imminente. Il flotte à hauteur de poitrine, sans bras ni buste, il n’est plus qu’une image. A l’endroit du ventre, un frigidaire avec ses compartiments. Or, le serveur informatique a cessé de lui fournir des victuailles. Une après l’autre ses provisions disparaissent. Alors j’entends: “une force supérieure amène à la purification sur l’autel”.
Lycée
En taxi au lycée français, là haut sur la colline, dans la zone résidentielle des Montes de Calderon. C’est le rendez-vous de la dernière chance. Trois fois de suite, l’inscription d’Aplo a été rejetée. J’essaie de sauver la situation. Question de sécurité, m’explique la proviseur, une femme élégante et vive, la loi n’autorise que trente-deux élèves par classe. Or, pour l’année à venir, le compte est bon En taxi, disais-je, car je veux l’emporter. A défaut, j’aurai a mettre Aplo à Lausanne dans une école privée. Du résultat, je ne doute pas, il sera excellent, mais le prix est à la mesure, taillé pour les rois saoudiens. Et puis j’aimerais bien avoir mon fils avec moi. En taxi, car le lycée est situé au pinacle de la colline et la chaleur m’eut liquéfié si je m’étais avisé d’y grimper à pied, ce d’autant plus que je n’ai trouvé dans mes armoires à habit ni Bermudes ni short décent, appelant Gala au téléphone pour savoir si elles sait le parage de ces habits bien utiles en période de canicule, à quoi elle répond que j’ai délibérément laissé fin juin mes seuls Bermudes dans la montagne, misant sur la paire que mon papa devait me rapporter de Bangkok, ce qu’il fit, mais à la mauvaise taille (la faute aux marchands thaï qui modifient les découpes sans adapter les mesures américaines correspondantes, S, M, L, XL). Et donc, l’entrevue terminée, je descends de la colline vêtu de mes jeans, de mes chaussures de faux cuir à embout métallique et d’une chemise d’homme de cinquante ans, constatant qu’après tout, il eut été envisageable de venir sans l’aide d’un taxi — précisons, comme je pense cela, je suis dans la descente. De fait, dix minutes plus tard, lorsque le bus me récupère le long de la plage, je ruisselle comme une douche. Et je me demande si j’ai su convaincre. S’il était tout bonnement possible de convaincre.
Suites
Souvent je pense à la situation apocalyptique qui règne au centre de Paris: désordre des corps au sol, immondices, station infinie des groupes errants, reptation, commerces primitifs et médiocres illusions, coups de gueules, rapines et vies-paquet… Quand le discours des natifs, faute de ressource humaines, ne servira plus de loi civilisatrice à la rue, les envahisseurs actuels accueilleront leurs successeurs à la machette.