Ceci de juste, que l’Europe a perdu par déni d’instinct, c’est-à-dire excès de culture, après l’épouvantable première guerre, une approche de la société fondée sur l’envie d’être soi dans les limites que dit la nature. D’où cet américanisme d’importation, plus diabolique que l’original,
Tapis
Peut-être ces problèmes surgissent-ils, communs, peu relevés mais démobilisateurs, car je m’empeigne contre le bons sens secondaire venu des expériences à vouloir pratiquer le chemin obligé dans les conditions normales, par exemple prendre adresse, acheter des meubles, placer son argent dans le tiroir d’une banque, créer autour de soi cette sociabilité qui fait décorum, et montrer en toute occasion légitime un visage ouvert afin que soient rassurés ceux qui jugent que ce qui est là convient, doit durer, ne saurait être bousculé au nom d’une visée supérieure, fusse-t-elle de l’ordre de l’essai.
Chaleur
Chaleur terrible. Je dis “terrible” car auparavant, jamais je n’ai eu à souffrir de la chaleur. Cette fois, c’est différent. Ce ne sont pas seulement les températures, autour de 35 degrés, mais l’humidité. L’air est gluant. Pas un souffle d’air. La nuit, je m’allonge le long de la fenêtre. Or, rien ne passe. L’air stagne côté rue. Hier, après six mois secs, enfin il a plu. Deux orages. Ils ont creusé des ornières sur le sable, mouillé le quai, rincé les palmiers. Etrange résultat: le village a disparu. Les gens ont pris leurs chiens sous le bras, ils sont rentrés. Plus personne, à peine quelques voitures. Mais la nuit, même absence d’air, mêmes températures. Trente degrés. Le thermomètre ne descend pas. Ce matin, le soleil. Comme s’ils avaient été privés, les villageois sortent tous, la rue est envahie.
Essai
Après une année et demie à composer page après page l’essai sur Les futurs simples de la démocratie, il m’est suggéré avec raison par l’éditeur de proposer le texte dans une forme plus littéraire afin d’échapper à l’ennui que ne manquerait pas de susciter chez le lecteur l’agencement démonstratif des éléments de l’exposé tel que je l’ai — dans un souci de clarté — voulu. “Inutile, me dit l’éditeur, de nous rappeler toutes vos connaissances”. A quoi il faut répondre que si j’ai cru bon de les rappeler, c’est je ne suis pas sûr de les posséder. De sorte que j’ai écrit un livre pour avoir à disposition, noir sur blanc, ce raisonnement que je me tiens à moi-même depuis des années dès lorsqu’il s’agit de juger du point de vue le plus général, moral, civilisationnel, politique, de la situation actuelle du capitalisme. Le travail requis pour la nouvelle version du texte posant le problème de son éventuelle transformation en un pamphlet. En effet, si j’ébranle l’organisation logique des motifs, comment ne pas se laisser aller à exprimer sans ambages mon humeur.
Délit
Le délit d’opinion est instauré par ceux qui, détenant le pouvoir, n’ont pas les solutions politiques qu’il impose de trouver. Renonçant à toute tâche de direction, ils s’accordent cependant pour conserver le pouvoir, d’où la nécessité d’exclure la vérité du débat. A peine cinquante ans après la reconstruction démocratique, nous voici une fois de plus affrontés à cette situation oppressive.
Famille
Sur le parking de la plage, une file d’attente s’est formée derrière une Seat au coffre ouvert. Des grands parents aux enfants, je compte huit personnes au milieu des poussettes, des ballons et des chaises. Une distribution gratuite? Non, une famille. Au bout d’un quart d’heure, tout le monde trouve place, la voiture démarre.