Panama

Splen­dide fin de journée, la plage est lumineuse, la falaise rose de soleil. Je requinque mon pneu de vélo, prend l’as­censeur, me mets en selle, fais deux mètres, le pneu est dégon­flé. Tant pis pour la balade en direc­tion d’Alme­ria; j’en prof­ite pour apporter le vélo à la révi­sion. Là, je me rap­pelle à la bonne mémoire du mécani­cien. “Je sais, me dit-il, c’est ce vélo avec lequel tu as voy­agé”.
-Jusqu’en Syrie. Vingt-cinq ans sans une répa­ra­tion.
-Epatant! Je vais te le bri­quer.
-Atten­tion, pas ques­tion d’en faire un trophée, je l’u­tilise.
Il l’empoigne:
-Et par où es-tu passé pour aller jusqu’en…
-…Syrie.
J’énumère.
-Oui, me dit-il, donc tu as dû tra­ver­sé ce fameux canal?
-Un canal? Le détroit de Corinthe, peut-être?
-Non, cet autre qui a déclenché tant de guer­res, un axe marc­hand… le canal de Pana­ma.
Main­tenant, songeur, je marche sur le quai et j’écris — après avoir longtemps repoussé pour ne plus savoir ce qu’il con­vient de dire — le pre­mier chapitre du livre con­sacré au voy­age dans l’Est entre­pris en septembre.

Idéologie

Ces jours, à tra­vers le monde, la presse unanime titrait “la parole enfin libérée”. La parole des femmes s’en­tend. Sol­lic­itées, celles-ci expliquent le com­porte­ment des hommes. Le com­porte­ment des hommes blancs, pour être exact et pas dans n’im­porte quel milieu, dans celui du pou­voir afin que cela serve de mod­èle au peu­ple. Cette parole est libérée en par­faite con­for­mité avec la pro­gramme idéologique mon­di­al qui com­mence d’im­pos­er ce qu’il prône: la réduc­tion de l’in­di­vidu à l’u­nité économique asexuée.

L’écrivain romand

L’er­reur de l’écrivain suisse-romand se nomme Paris. La main en visière il cherche là-bas ce qu’il est ici. Ce défaut de per­son­nal­ité ne sem­ble pas touch­er les Alé­maniques qui bais­sent les yeux, trou­vent leurs pieds, les lèvent, voient le ciel, se trou­vent petits et vont de l’a­vant, à la mesure du pays.

Nouvelle donne

Aujour­d’hui, un héré­tique, c’est un homme qui a une opinion.

Mouche

Dans cette grande salle de restau­rant de la cam­pagne de Vil­larob­le­do où les camion­neurs de la région vien­nent manger plane une mouche. Agaçante. De celles qui chas­sées revi­en­nent. Deux buveurs se plaig­nent. Mas­sifs et couper­osés, ils ava­lent du vin blanc, ce qui en Espagne est rare. Des locaux pour­tant. Ils appel­lent le garçon :
-Pépé, la mouche!
-Encore?
-Encore!
Pépé attrape un aérosol de gaz anti-mous­tique et pul­vérise les deux clients. Cheveux, vis­age, ven­tres, tout y passe, et la table, les chais­es. Il se recule et tourne autour, pul­vérise de haut, sec­oue, donne un dernier coup. Quand il rebouche son aérosol, il s’est for­mé un nuage, épais, acide, suf­fo­cant, qui se déplace, gagne ma table et je vois que ce n’est nulle­ment de l’eau cit­ron­née ou autre vapeur écologique, mais le genre de saloperie qu’on ne répand que le nez bouché et le buste en arrière.
-Là, laisse nous ton truc ! Fait le plus gros des deux clients tan­dis que la mouche con­tin­ue de planer.

Ne rien faire

Que cer­tains aient pour préoc­cu­pa­tion cen­trale de ne rien faire me fascine. Quelle valeur peut bien avoir le rien-faire lorsqu’il n’est pas apposé au faire?

Thovil-Yakku (citation)

“Les grands arché­types spir­ituels de l’hu­man­ité recè­lent des évi­dences oubliées. Ain­si, l’ir­ra­tionnel, la télé­pathie et la clair­voy­ance ne sont que des reli­quats très anciens de fonc­tions essen­tielle­ment ani­males qui sup­pléaient à des carences intel­lectuelles que nous avons pu combler au fur et à mesure de notre évo­lu­tion, et que nous voyons dis­paraître. Les ani­maux en général ont con­servé ces fonc­tions. Les chiens hurlent à la mort, refusent de manger parce que leur maître est décédé à huit cent kilo­mètres ou parce qu’il mour­ra le lendemain.”

But invisible

Avec Ste­fan Zweig, je crois fer­me­ment à cette idée que “la véri­ta­ble ori­en­ta­tion d’une car­rière est déter­minée du dedans; si absur­de­ment que notre chemin sem­ble s’é­carter de l’ob­jet de nos vœux, tou­jours il finit par nous ramen­er à notre but invisible”

Retour à la mer

Prévoy­ant, j’ai pris con­tact il y a deux jours avec une pro­prié­taire de garage. Son annonce dis­ait: “grandes places, voitures hors-gabar­it et bateaux”. Elle m’at­tend devant l’im­meu­ble. Pose des ques­tions. Méfi­ance typ­ique: bien… mais vous n’êtes pas espag­nol? “Ah, vous habitez ici? Où?”. Je lui dis. C’est à cinq cent mètres. Son immeu­ble est au 159, le mien au 198 de la même rue.
-Je ne vois pas.
-En face de l’hôpi­tal des urgence.
-Mm…
-La place de la Con­sti­tu­tion, vous voyez?
-Quelle place?
Je sais, elle s’ap­pelle “Al-Andalus”, mais les gens…
-Non… En tous, cas on est bien ici, c’est un des meilleurs endroits au monde!
Sauf qu’après avoir risqué trois fois d’emboutir la porte automa­tique et les pots de fleurs de l’al­lée, je renonce à gar­er mon tank. Autant dire qu’elle pen­sait à des bateaux de petite taille, chaloupe et canots..

Droits

Plus l’E­tat par­le de droits moins il y en a. En par­ler, c’est établir des normes, pos­er des lim­ites donc trans­fér­er les droits de l’in­di­vidu à l’Etat.