Leçons

Leçons d’alle­mand tan­dis qu’il neige. Aplo décou­vre les décli­naisons mixtes, faibles et fortes, les pré­po­si­tions qui com­man­dent l’ac­cusatif ou le datif, les qua­tre cas retenus du latin… Quelques min­utes après avoir déclaré, “je vais t’ex­pli­quer la méth­ode”, je m’ex­clame:
- Comment as-tu fait jusqu’i­ci?
Je suis inter­dit. Qu’Ap­lo ignore les rudi­ments de la gram­maire soit, mais com­ment a‑t-il pu présen­ter ces dernières années à Genève, puis à Fri­bourg et main­tenant à Lau­sanne des devoirs récom­pen­sés par des notes moyennes?
-Nous allons tout repren­dre. Sors ton livre!
-Je n’ai pas de livre.
-Alors prends ton dic­tio­n­naire!
-La maîtresse fait des fich­es.
Excédé (une par­tie du vocab­u­laire m’échappe et je trébuche sur les accords com­plex­es), je cherche une gram­maire dans l’en­cy­clopédie et entre­prend son résumé — deux heures de tra­vail. Après quoi nous déb­u­tons la tra­duc­tion d’un texte. Aus­sitôt, je bute sur sa dif­fi­culté. Quand je viens à bout du pre­mier para­graphe, je con­state qu’il s’ag­it d’un arti­cle de presse. Faute de style, le jour­nal­iste donne dans les cir­con­lo­cu­tions pour en acquérir un, il fab­rique des phras­es sans verbe et priv­ilégie l’el­lipse, cela pour nous par­ler de l’am­biguïté sex­uelle de Mar­lène Diet­rich. Que l’on me descende les péd­a­gogues dans la cour, lorsque j’en aurai fini avec la leçon d’alle­mand, ils cireront leur godass­es et com­menceront une marche de nuit!

Souper

Grosse neige sur Agrabuey. Les ruelles se rem­plis­sent, les toits se char­gent. Anto­nio débar­rasse à l’aide de son tri­dent. J’in­siste pour lui prêter ma pelle: elle est neuve, fais-je val­oir, je viens de la com­man­der en Alle­magne. Il ne veut pas. Luv est éton­née par le tri­dent. Nous mar­chons à tra­vers le vil­lage, en bas­kets, les enfants ont vite les pieds mouil­lés (cela, depuis qu’ils sont nés, généra­tion qui ne se chausse pas). Je leur fais la vis­ite: l’église et l’an­ci­enne école trans­for­mée en bar, le pré aux mou­tons, la piste de fron­ton, les ponts de pierre sur la riv­ière et le canal. Quand nous revenons dans notre rue, Anto­nio a renon­cé à déplac­er les paque­ts de neige, ils se refor­ment aus­sitôt, mais pas un des voisins de Saragosse qui a sor­ti le jet d’eau et arrose devant sa porte. A l’heure du repas, tout le monde ren­tre et la neige con­tin­ue de tomber. Durant l’après-midi, le vil­lage s’en­fonce. Nous descen­dons à la ville, man­geons le manu chez Brasa, au milieu des familles; au moment de sor­tir mon porte-mon­naie, je m’aperçois que je l’ai per­du. Le patron et la patronne me ras­surent, nous souhait­ent bon Noël, “si vous ^tres encore dans la région, vous vien­drez pay­er un autre jour!” (Fausse alerte, le porte-mon­naie était resté sur la table, par cour­toisie, je rap­pelle le restau­rant.) Qua­tre heures et demie, le ciel poudroie, nous pas­sons la dou­ble mon­tagne qui cache Agrabuey der­rière des touristes qui roulent des voitures équipées de chaînes, puis nous pré­parons le souper de Noël. Luv écrit et des­sine les menus, Aplo pré­pare la mousse d’av­o­cat et le foie-gras, je m’oc­cupe de la crème de chou-fleur au caviar. Plat prin­ci­pal, pavé de vache et demi-homard. Etrange bête de l’At­lan­tique au milieu de toute cette neige. Dehors, vaste silence. Alour­die, la cloche de l’an­ci­enne école peine à son­ner. A minu­it, nous dis­tribuons les cadeaux. Les enfants m’of­frent un phare de vélo, ils reçoivent des cof­frets de par­fums, des habits, Luv, un jeu de servi­ette de bain brodée à son nom.

Images

Quelques mots ou par­fois un seul suff­isent à déclencher de longues séquences rêvées. Pour avoir lu une cri­tique du style de Racine dans Cin­na, j’as­siste durant mon som­meil à la con­cur­rence entre deux acteurs vedette du théâtre parisien au XVI­Ième pour un rôle de pro­fesseur à fraise dans une pièce pour enfants. Ces derniers, hilares et cau­sant, mon­trés (par la caméra, si je me fais com­pren­dre) aus­si sou­vent si ce n’est plus que l’ac­teur sont tous pareille­ment habil­lés de blanc à la façon des aides de curé et ils s’esclaf­fent. Aupar­a­vant — ceci est réel — j’ai regardé les pre­mières min­utes du procès de Nurem­berg. Les dig­ni­taires nazi se lèvent à tout de rôle pour répon­dre au juge anglais qui leur deman­dent s’ils plaident coupables ou non coupables. Rudolf Hess dit sim­ple­ment “nein!” En rêve, je quitte avec Aplo un bord de mer où assis dans le sable, à portée d’une car­a­vane de gitans, il me fai­sait répéter mon exa­m­en de Français et nous entrons dans Ger­ma­nia, la cap­i­tale nazie dess­inée par Speer, ville aux per­spec­tives futur­iste (plutôt que néo-romain) que nous admirons la main dans la main avant de gag­n­er Prague dont je détaille les mon­u­ments. Et ain­si, de suite, du mot aux images, tout la nuit.

Soleil

Ce jour de Noël, soleil radieux sur Agrabuey et comme je me suis couché tôt, j’ai le priv­ilège de me tenir debout dans la vil­lage avant les familles; n’é­tait-ce ce bruit des grands fonds qui émane de la chaudière, le silence serait par­fait. Hélas pour les enfants qui atter­ris­sent demain à Barcelone, la pluie est annon­cée. Le Petit Homme bleu dit qu’il neig­era au-dessus de 1000 mètres. Soyons opti­mistes, la mai­son est à 1008 mètres.

Veste

Sur ce site de vente en ligne d’an­tiq­ui­tés, une veste du XIXème siè­cle. Je me vois bien répon­dre à celui qui deman­derait où j’ai trou­vé cette ravis­sante veste:
-Oh, je ne sais plus, elle a deux cent ans!

Duschambé

Duscham­bé, Duscham­bé, je n’ar­rête pas de répéter “Duscham­bé!”, Duscham­bé le jour, Duscham­bé la nuit, alors que je ne sais même pas de quel pays Duscham­bé est la capitale.

Réel

Pour établir une morale, il faut que le réel soit racon­té. A cette seule con­di­tion, on pour­ra unir un peu­ple ou plutôt, éviter la désunion. Peu importe que l’his­toire racon­tée relève de l’acte indi­vidu­el ou de l’ac­cord entre ces actes, c’est-à-dire d’une élab­o­ra­tion d’un réc­it de con­sen­sus. Or, l’ir­rup­tion mas­sive de la tech­nolo­gie a ren­du le réel impos­si­ble à racon­ter. Chaque élé­ment du réel est porté par l’in­no­va­tion con­stante à un degré de com­plex­ité qui le rend irreprésentable. Dès lors, le réc­it est pro­duit sans plus de rap­port au réel.

Caissière

Mag­nifique cais­sière — j’en suis là. Mag­nifique ne veut pas dire belle, encore moins jolie, mais mag­nifique: empoign­er ce sous-méti­er avec un tel ent­hou­si­asme pour le sub­limer avec spon­tanéité m’a lais­sé pan­tois. Tan­dis qu’elle scan­nait les pro­duits du client qui me précé­dait, un homme amphore venu des Andes, elle se retourne pour me sourire, me sourit encore, et encore, au point que je me demande si je vais réus­sir à pass­er sans être avalé. Vient mon tour, j’en­gage la con­ver­sa­tion, ce qui est déjà une prouesse, nous rebondis­sons, prouesse dou­ble. Or, j’ai oublié mon porte­feuille.
-Aucune impor­tance!
-Mer­ci! Il est dans la voiture.
- Je te garde ça?
Sauf que je ne sais pas s’il est dans la voiture, je sais seule­ment qu’il est tombé de ma poche de veste. En fin de compte, il est bien tombé, mais dans la voiture. Fausse alerte. Et je retrou­ve la cais­sière, ses sour­cils épais, noirs, ses paupières peintes de bleu, un mau­vais goût qui lui va à ravir. Elle fait son méti­er, elle encaisse. Et engage la con­ver­sa­tion avec le client suiv­ant. Il va fal­loir que je retourne faire des achats.

Guerre et paix

A la ville, les hommes de gar­ni­son ont fait une crèche à l’en­trée du camp. L’étable est envelop­pée de treil­lis de cam­ou­flage et deux lattes de ski croisées for­ment le sym­bole de la Phalange.

Conseil

Si ton moteur est petit, choi­sis une car­rosserie imposante.