Minorités béates

Reven­di­ca­tions vocif­éra­toires des minorités. En cat­a­logne par exem­ple, quand il y a mise en scène improb­a­ble d’un drame fic­tif par une poignée de poli­tiques ou à bas régime, pour com­penser je-ne-sais quelles frus­tra­tions intimes, tou­jours réelles, dans les mou­ve­ments de con­science, ani­maliers, fémin­istes, sybarites: que ne voient-ils pas que l’orches­tra­tion plané­taire des nom­bril­ismes ne vise qu’à dis­soudre toute iden­tité tra­di­tion­nelle­ment con­sti­tuée dans un sché­ma post-his­torique avec options sur capital?

Vin

Dans la rue tout à l’heure. Le voisin sort une bouteille, il approche les ver­res. Des ver­res plats qui  con­ti­en­nent une gorgée. Nous par­lons. De rien. Quand le soleil tourne au-dessus du toit, la rue est à nou­veau dans l’om­bre. Cha­cun souhaite bon appétit, nous ren­trons, les portes se ferment.

1939–2017

“[] si je me tais, ce n’est point par orgueil; pour un peu je dirais que c’est au con­traire par mod­estie et plutôt encore incer­ti­tude. Je puis être, et je suis sou­vent, d’ac­cord avec le plus grand nom­bre; mais l’ap­pro­ba­tion du plus grand nom­bre ne peut devenir à mes yeux une preuve de vérité. Ma pen­sée n’a pas à emboîter le pas et, si je ne la crois pas plus valeureuse par le seul fait qu’elle dif­fère et se sépare et s’isole, c’est du moins lorsqu’elle dif­fère qu’il me paraît le plus utile de l’ex­primer. Non point que je me com­plaise à cette dif­férence, ayant d’autre part grande peine à me pass­er d’assen­ti­ment, et non point que les pen­sées me parais­sent moins impor­tantes si elles sont très partagées; mais il importe alors moins de les dire.” André Gide, Jour­nal, 1939.

Sous-marin

A ces choses là, mécan­isées, alchim­iques, retors­es, je com­prends que dale, le cerveau étant ce qu’il est, taré et mar­qué d’im­pass­es, mais je garan­tis que les frères Jésus on dit: “c’est réparé, elle ne couin­era plus!” Or, c’est pire! Mas chaudière des années 1970 a l’estom­ac plein d’oxygène, elle rumine, elle ahane, elle éructe, tout ça dans l’eau — après tout son tra­vail c’est la ges­tion de l’eau — bref, j’ai l’im­pres­sion de vivre et surtout de dormir, car c’est la nuit qu’à la faveur du silence ses man­i­fes­ta­tions de souf­france sont les plus fortes, dans un sous-marin.

Feu

Chaque soir, à l’usure, je finis par me met­tre devant un film auquel je renonce à mi-par­cours pour le feu, que je regarde brûler et qui remédie à l’en­nui que j’accumulais.

Vectorisation

Ce qui manque, ce n’est pas l’in­tel­li­gence, mais la con­science de l’ob­jet auquel l’ap­pli­quer. Nous faisons erreur sur l’objet.

Investir

Acheter une planète et bâtir un parc de diver­tisse­ment à l’échelle 1/1, tel est le retour majeur sur capital.

Ironie

Les son­des envoyées dans l’e­space à la ren­con­tre de la vie extra-ter­restre com­por­tent (drôle de terme, je reprends le jar­gon des jour­nal­istes) un mes­sage d’unité.

Billets

Venu à Agrabuey avec deux mil Euros, je les ai col­lés dans un livre ou dans un tiroir, ou dans un cahi­er que caché dans un livre, bref, je n’ai plus de quoi acheté un pain car dans le déplace­ment des car­tons, le stock­age des livres, le regroupe­ment et de dégroupage, je n’ai plus la moin­dre idée du par­age de mes bil­lets. Tout-à-l’heure, j’ai ver­sé sur le planch­er un fond de mon­naies qui rem­plis­sait une tasse et j’ai fait le compte: de quoi acheter du pain pour deux jours. Il y a la carte, mais à la boulan­gerie? Le prob­lème est que tous les meubles vis­i­bles depuis ma table de tra­vail (instal­lée au milieu du salon — enfin, de la pièce unique, salon-cui­sine-cham­bre) ont été nou­velle­ment acha­landés au cours des dernières sep­tante heures de livres. Je ne peux pas en ouvrir trois mille l’un après l’autre.

Cueillette

Avec ma hache forgée à Albacete, par­ti sur le sen­tier du Graal qui aboutit à l’er­mitage de San Adrían (on va croire que j’in­vente). Le trou­peau du cousin de Calasanz venait de pass­er et j’en­fonçais dans la gadoue. Comme ces jours j’ai un prob­lème de chaus­sures — lié au démé­nage­ment — je por­tais des mocassins de daim à tiges. Afin de ne pas souiller, j’a­vançais donc avec cir­con­spec­tion, ce qui, un promeneur m’eut-il croisé, aurait paru étrange, vêtu que j’é­tais de pan­talons de cam­ou­flage de l’ar­mée thaï­landaise. J’at­tins la ferme où j’éloignai deux chiens de garde de mon bâton et grim­pai un itinéraire de ran­don­née à cheval qui passe sur la France. Mais revenons au présent: il y a le choix et autant de var­iétés de sap­ins; rien à voir avec ces pro­duits israéliens bien coor­don­nés, des sap­ins des Pyrénées,  vifs et verts, cer­tains con­stel­lés de pives. Sauf que la plu­part ont un défaut. Celui-ci est gril­lé sur le flanc, celui-là tire sur le roux. Je saute en bas du chemin et m’en­gage dans un lit de riv­ière à sec. Alors je trou­ve mon spéci­men, un arbre de trois bons mètres, raide, fourni et vir­il comme une flamme. Je sors ma hache, j’en­tame sa base. Aus­sitôt, je vois pourquoi je me suis coupé à Mala­ga en jouant devant la cible de mon bureau: aigu­isé, le métal pénètre sans effort. Les entailles sont si pro­fondes qu’en quelques coups le le sapin se couche. Je le cache dans le lit de riv­ière, puis je retourne à Agrabuey par la route (trop de boue de l’autre côté). Dans le val­lon, les vach­es sont accom­pa­g­nées de leurs veaux. Longtemps que je ne voy­ais pas ce spec­ta­cle. Puis je décou­vre cette berg­erie en ruine. Une mai­son basse de pier­res cen­drées. Elle ouvre sur un champ muré, elle a sa fontaine, ses abreuvoirs, en con­tre­bas s’é­coule la source qui irrigue Agrabuey. Quand je dis “en ruine”, il faut pré­cis­er: plus de toit, de la végé­ta­tion dans les creux et les poutres cassées. Mais le soleil baigne si bien la scène que si je m’é­coutais, j’ap­pellerais immé­di­ate­ment le pro­prié­taire et si j’é­tais de ceux qui pos­sè­dent un car­net de chèques, je sign­erais. Avant qu’elle ne finisse, c’est dans ce genre d’en­droit qu’il faut espér­er refaire sa vie.