Sous-marin

A ces choses là, mécan­isées, alchim­iques, retors­es, je com­prends que dale, le cerveau étant ce qu’il est, taré et mar­qué d’im­pass­es, mais je garan­tis que les frères Jésus on dit: “c’est réparé, elle ne couin­era plus!” Or, c’est pire! Mas chaudière des années 1970 a l’estom­ac plein d’oxygène, elle rumine, elle ahane, elle éructe, tout ça dans l’eau — après tout son tra­vail c’est la ges­tion de l’eau — bref, j’ai l’im­pres­sion de vivre et surtout de dormir, car c’est la nuit qu’à la faveur du silence ses man­i­fes­ta­tions de souf­france sont les plus fortes, dans un sous-marin.

Feu

Chaque soir, à l’usure, je finis par me met­tre devant un film auquel je renonce à mi-par­cours pour le feu, que je regarde brûler et qui remédie à l’en­nui que j’accumulais.

Vectorisation

Ce qui manque, ce n’est pas l’in­tel­li­gence, mais la con­science de l’ob­jet auquel l’ap­pli­quer. Nous faisons erreur sur l’objet.

Investir

Acheter une planète et bâtir un parc de diver­tisse­ment à l’échelle 1/1, tel est le retour majeur sur capital.

Ironie

Les son­des envoyées dans l’e­space à la ren­con­tre de la vie extra-ter­restre com­por­tent (drôle de terme, je reprends le jar­gon des jour­nal­istes) un mes­sage d’unité.

Billets

Venu à Agrabuey avec deux mil Euros, je les ai col­lés dans un livre ou dans un tiroir, ou dans un cahi­er que caché dans un livre, bref, je n’ai plus de quoi acheté un pain car dans le déplace­ment des car­tons, le stock­age des livres, le regroupe­ment et de dégroupage, je n’ai plus la moin­dre idée du par­age de mes bil­lets. Tout-à-l’heure, j’ai ver­sé sur le planch­er un fond de mon­naies qui rem­plis­sait une tasse et j’ai fait le compte: de quoi acheter du pain pour deux jours. Il y a la carte, mais à la boulan­gerie? Le prob­lème est que tous les meubles vis­i­bles depuis ma table de tra­vail (instal­lée au milieu du salon — enfin, de la pièce unique, salon-cui­sine-cham­bre) ont été nou­velle­ment acha­landés au cours des dernières sep­tante heures de livres. Je ne peux pas en ouvrir trois mille l’un après l’autre.

Cueillette

Avec ma hache forgée à Albacete, par­ti sur le sen­tier du Graal qui aboutit à l’er­mitage de San Adrían (on va croire que j’in­vente). Le trou­peau du cousin de Calasanz venait de pass­er et j’en­fonçais dans la gadoue. Comme ces jours j’ai un prob­lème de chaus­sures — lié au démé­nage­ment — je por­tais des mocassins de daim à tiges. Afin de ne pas souiller, j’a­vançais donc avec cir­con­spec­tion, ce qui, un promeneur m’eut-il croisé, aurait paru étrange, vêtu que j’é­tais de pan­talons de cam­ou­flage de l’ar­mée thaï­landaise. J’at­tins la ferme où j’éloignai deux chiens de garde de mon bâton et grim­pai un itinéraire de ran­don­née à cheval qui passe sur la France. Mais revenons au présent: il y a le choix et autant de var­iétés de sap­ins; rien à voir avec ces pro­duits israéliens bien coor­don­nés, des sap­ins des Pyrénées,  vifs et verts, cer­tains con­stel­lés de pives. Sauf que la plu­part ont un défaut. Celui-ci est gril­lé sur le flanc, celui-là tire sur le roux. Je saute en bas du chemin et m’en­gage dans un lit de riv­ière à sec. Alors je trou­ve mon spéci­men, un arbre de trois bons mètres, raide, fourni et vir­il comme une flamme. Je sors ma hache, j’en­tame sa base. Aus­sitôt, je vois pourquoi je me suis coupé à Mala­ga en jouant devant la cible de mon bureau: aigu­isé, le métal pénètre sans effort. Les entailles sont si pro­fondes qu’en quelques coups le le sapin se couche. Je le cache dans le lit de riv­ière, puis je retourne à Agrabuey par la route (trop de boue de l’autre côté). Dans le val­lon, les vach­es sont accom­pa­g­nées de leurs veaux. Longtemps que je ne voy­ais pas ce spec­ta­cle. Puis je décou­vre cette berg­erie en ruine. Une mai­son basse de pier­res cen­drées. Elle ouvre sur un champ muré, elle a sa fontaine, ses abreuvoirs, en con­tre­bas s’é­coule la source qui irrigue Agrabuey. Quand je dis “en ruine”, il faut pré­cis­er: plus de toit, de la végé­ta­tion dans les creux et les poutres cassées. Mais le soleil baigne si bien la scène que si je m’é­coutais, j’ap­pellerais immé­di­ate­ment le pro­prié­taire et si j’é­tais de ceux qui pos­sè­dent un car­net de chèques, je sign­erais. Avant qu’elle ne finisse, c’est dans ce genre d’en­droit qu’il faut espér­er refaire sa vie.

Peuples seconds

Si nous n’avions pas colonisé, ils ignor­eraient jusqu’à notre exis­tence; tel est le bon­heur qui fut con­fisqué par nos ancêtres.

Mudanza 2

Sept heures, le télé­phone sonne.
-Ils sont dans ta rue, dit ma belle-mère qui appelle de Hon­grie.
Je sors la torche à la main. Deux Hon­grois en train­ing fument devant l’an­ci­enne école. Ils manoeu­vrent le camion, débâchent, aus­sitôt trans­portent canapés, chais­es, lumi­naires et car­tons. Comme d’habi­tude, Imre me mon­tre des pho­tos de ses derniers tirs mil­i­taires, puis ils boivent un café et annon­cent qu’il repar­tent sur Saint-Sébas­t­ian par la nationale.
-Pour aller ?
-A Brux­elles. Nous avons un autre démé­nage­ment là-bas. La nationale, pour économiser.
Je leur explique la dif­férence entre “autopista” et “autovía” : la pre­mière est payante, la sec­onde ne l’est pas.
-Ce sera plus rapi­de, non?
Imre note les sigles, A et AP, explique à son col­lègue dans leur langue fab­uleuse ce qu’il ne faut pas faire: s’en­gager sur une autopista, une AP.
Brux­elles! Penser qu’ils arrivent de Budapest, qu’ils vien­nent de pass­er la nuit dans le camion (il fait ‑5°), qu’ils vien­nent de décharg­er mil cinq cent kilos et sont atten­dus à 2000 kilo­mètres où ils atta­que­ront aus­sitôt la suite du travail!

Mudanza

Bonne sur­prise lors de mon arrivée à Agrabuey, les frères Jésus ont allumé la chaudière et comme le réfrigéra­teur à redé­mar­ré, la bière est froide. Mais à peine déchargée la voiture, le télé­phone sonne.
-Ton­frère m’a don­né ce numéro, c’est bien toi?
-Oui, papa, c’est moi.
-Ecoute, les Hon­grois arrivent. Aux dernières nou­velles, ils étaient à Mont­pel­li­er.
-Non, non ! Ici, c’est tout petit, ils ne peu­vent pas tra­vailler de nuit, je vais réveiller tous les vil­la­geois?
-…
-Qu’ils dor­ment à Saint-Gau­dens, je leur paie l’hô­tel. Et puis, ils ne se ren­dent pas compte: la route est pleine de lacets, il gèle, mes meubles vont finir dans le ravin.
-Bon, je vais voir ce que je peux faire. A pro­pos, j’ai fais charg­er des Pilsen­er de Tchéquie. Salut!