Fasciné de voir à quel point chaque jour, en apparence identique, est différent. L’identique, tient à la volonté. A l’énergie. Au centrage. Nous appareillons les jours sur le modèle qui semble répondre aux désirs. La dissemblance — dans une approche essentielle, il faudrait dire l’originalité — tient à l’échec de notre prétention à régir le hasard. Echec heureux en ce qu’il exprime la vie. Et succès concomitant, nécessaire, de la volonté, sans quoi tout serait indéterminé. De sorte qu’au moment où cesse la lutte pour contraindre le hasard à la régularité, cesse non pas la vie, mais la vie humaine: nous sommes entre la mort, état de détermination complet et le chaos, état de complète indétermination.
Sortir
Sortir par le haut. Je vois. Dans une capsule. Selon les efforts consentis, on plane plus ou moins. Avantages des sens, pouvoir, sons choisis, espaces de feutre. Ou alors, par le bas. La rue n’est pas la solution. Du côté des campagnes, jusqu’à se confondre avec la terre. Avant la confusion totale, avant la mort, pour les plus doués, il y aura confusion heureuse avec la nature. Un quotidien proche du corps et de sa respiration, de vrais outils. Sortir par le milieu, c’est impossible. Parce qu’on s’acharne, la société s’étend. Son poids grandit. Nous bataillons. Ce faisant nous enfermons ceux qui bataillent. Au-dessus de cette pesanteur, les capsules.
Passages
L’austérité et le désordre me plaisent également et si je préfère aujourd’hui le silence au vacarme, j’aime la sobriété autant que la débauche ce qui me vaut d’alterner selon un régime périodique l’un et l’autre, me réjouissant de quitter le premier état pour le second, le second pour le premier. Boire jusqu’à transformer la moitié de la journée en attente du moment où l’on pourra recommencer de boire, n’être disponible que pour la discussion et les activités nocturnes, dédaignant cette réalité d’appareillage qui, sous l’effet du plus artificiel des ordres, nous impose une loi; mais alors basculer dans le régime contraire, ce règne tranquille où chaque pas est compté, où l’on goûte l’air et l’eau, parlant peu, ne parlant pas, craignant les rencontres, même les plus anodines, en ce qu’elles forcent le corps à l’exhibition. Le problème est dans le passage d’un état dans l’autre. Ici, je manque de maîtrise. C’es qu’il n’y va plus de l’ordre ou du chaos, mais du chaos dans l’ordre, et le cerveau peine à se régler sur un objet aussi contradictoire. Il bute et souffre, il attrape la fièvre. Cette nuit encore, deux jours après le début du passage, je n’ai pas fini de me débattre, me réveillant tous les vingt minutes pendant douze heures, cherchant des positions, des idées, le vide, la chaleur, le froid et la lumière.
Personnes morales
Plus fort veut dire plus nombreux et mieux hiérarchisé. Par là-même, moins individuel. Donc moins moral. Moins moral, car une décision pour être responsable et le demeurer dans ses conséquences doit être prise devant la mort. Or, seul le vivant est mortel. Ainsi s’oppose tendanciellement au vivant ce qui est plus fort et supra-individuel. Tel fut toujours l’Etat, telles sont aujourd’hui les sociétés de commerce qui contrôlent ses représentants.
Information
D’un blanc qui tue un noir sur le sol européen on dit — la presse dit: c’est un extrémiste, un identitaire, un idéologue, un suprématiste, un sectaire. D’un noir qui tue une blanc, on dit: c’est un fait divers. Ainsi, aux yeux de la presse, le noir tue sans justification. Il ne fait que tuer.
Marché
Que peut-on acheter ici et vendre là-bas? Dans la perspective de mon prochain déménagement à l’étranger, je ne cesse de me poser cette question. J’embarque dans la voiture, je débarque. Et si le revenu est satisfaisant, l’opération peut-être répétée. Hé bien, je ne trouve pas. Preuve que nous ne sommes plus dans le libéralisme: les produits qui occasionneraient une plus-value confortable sont sans exception sous contrôle réglementaire, légal et, pour certains, interdits de commerce. Quant aux autres, ils ont été captés par les multinationales, modèle ancien (grande distribution) ou modèle nouveau (distribution via internet). Reste l’innovation. Qui n’est pas donné au premier venu. Et passe en outre par le brevet et l’autorisation de mise en vente. C’est dire si la jeunesse à qui on vante les vertus du marché a les coudées franches.
Film
Manipulant pour la première fois cette caméra que j’ai achetée il y a un an pour filmer les rues de Malaga. Elle était sur la bibliothèque du salon, dans son carton, je repoussais sans cesse le moment de la déballer. Et voilà que le temps presse. Le mode d’emploi est court. Je l’ai lu. Un bouton pour allumer, un autre pour éteindre. Manolo, le coiffeur, dit qu’il me prêtera un programme de montage. Quand il ne coupe pas les cheveux, il se balade en montagne sur sa moto de sept cent kilos et filme. Moi, je marcherai une soixantaine d’heures. Et aussitôt surgissent les problèmes. Combien de batteries faut-il? Quelle mémoire? Et la nuit, comment filmer? Ce matin, je suis allé au marché de Benagalbón. Le gitan m’a vendu un gilet à poches. Si j’obtiens un pied, je le visserai sous la caméra et il viendra s’appuyer dans la poche de poitrine. La caméra devrait alors se trouver sur l’épaule. Il faudra l’immobiliser. Je n’imagine pas tenir la main en l’air pendant soixante heures. Ensuite, il faudra un micro. Manolo m’explique que les micros intégrés font entendre le bruit du vent. Heureusement, je fais un film littéraire (l’élément le plus important n’est pas l’image).
Tempête
Samedi, tempête violente. Les restaurants et les magasins ferment, les habitants se précipitent et rangent. Cela ne suffit pas. Les palmiers penchent, le sable vole, la mer brasse. Nous sommes au Gris Marengo, à deux kilomètres de l’appartement. C’est jour de paella. J’ai réservé. Pour une fois, c’était inutile. Juan nous ouvre de l’intérieur. Une autre famille mange dans la salle. Dehors, l’employé encorde la chaloupe qui sert de brasero. Des morceaux de paillasse, des chaises, des branches passent sur le quai. Au crépuscule, la tempête continue. Du balcon supérieur, c’est à peine si on voit la différence entre les lignes, le ciel, la mer, la plage. J’enfile la combinaison de surf et je vais dans l’eau. Dès que je suis immergé, je ne fais plus que marcher pour regagner la plage, luttant pour ne pas être attiré au large. Puis je vais courir. En direction du Levant, le sable pique le nu des jambes tandis que sur le chemin du retour le sol file sous les pieds. Plus tard, les antennes paraboliques décrochent des toits.