Les jours et les heures

Fasciné de voir à quel point chaque jour, en apparence iden­tique, est dif­férent. L’i­den­tique, tient à la volon­té. A l’én­ergie. Au cen­trage. Nous appareil­lons les jours sur le mod­èle qui sem­ble répon­dre aux désirs. La dis­sem­blance — dans une approche essen­tielle, il faudrait dire l’o­rig­i­nal­ité  — tient à l’échec de notre pré­ten­tion à régir le hasard. Echec heureux en ce qu’il exprime la vie. Et suc­cès con­comi­tant, néces­saire, de la volon­té, sans quoi tout serait indéter­miné. De sorte qu’au moment où cesse la lutte pour con­train­dre le hasard à la régu­lar­ité, cesse non pas la vie, mais la vie humaine: nous sommes entre la mort, état de déter­mi­na­tion com­plet et le chaos, état de com­plète indétermination.

Local

Bernard Stiegler, pareil à lui-même, bril­lant et juste: “Un monde est ce qui pro­duit du local. La local­ité est la con­di­tion de la vie”

Sortir

Sor­tir par le haut. Je vois. Dans une cap­sule. Selon les efforts con­sen­tis, on plane plus ou moins. Avan­tages des sens, pou­voir, sons choi­sis, espaces de feu­tre. Ou alors, par le bas. La rue n’est pas la solu­tion. Du côté des cam­pagnes, jusqu’à se con­fon­dre avec la terre. Avant la con­fu­sion totale, avant la mort, pour les plus doués, il y aura con­fu­sion heureuse avec la nature. Un quo­ti­di­en proche du corps et de sa res­pi­ra­tion, de vrais out­ils. Sor­tir par le milieu, c’est impos­si­ble. Parce qu’on s’acharne, la société s’é­tend. Son poids grandit. Nous batail­lons. Ce faisant nous enfer­mons ceux qui batail­lent. Au-dessus de cette pesan­teur, les capsules. 

Passages

L’austérité et le désor­dre me plaisent égale­ment et si je préfère aujour­d’hui le silence au vacarme, j’aime la sobriété autant que la débauche ce qui me vaut d’al­tern­er selon un régime péri­odique l’un et l’autre, me réjouis­sant de quit­ter le pre­mier état pour le sec­ond, le sec­ond pour le pre­mier. Boire jusqu’à trans­former la moitié de la journée en attente du moment où l’on pour­ra recom­mencer de boire, n’être disponible que pour la dis­cus­sion et les activ­ités noc­turnes, dédaig­nant cette réal­ité d’ap­pareil­lage qui, sous l’ef­fet du plus arti­fi­ciel des ordres, nous impose une loi; mais alors bas­culer dans le régime con­traire, ce règne tran­quille où chaque pas est comp­té, où l’on goûte l’air et l’eau, par­lant peu, ne par­lant pas, craig­nant les ren­con­tres, même les plus anodines, en ce qu’elles for­cent le corps à l’ex­hi­bi­tion. Le prob­lème est dans le pas­sage d’un état dans l’autre. Ici, je manque de maîtrise. C’es qu’il n’y va plus de l’or­dre ou du chaos, mais du chaos dans l’or­dre, et le cerveau peine à se régler sur un objet aus­si con­tra­dic­toire. Il bute et souf­fre, il attrape la fièvre. Cette nuit encore, deux jours après le début du pas­sage, je n’ai pas fini de me débat­tre, me réveil­lant tous les vingt min­utes pen­dant douze heures, cher­chant des posi­tions, des idées, le vide, la chaleur, le froid et la lumière. 

Personnes morales

Plus fort veut dire plus nom­breux et mieux hiérar­chisé. Par là-même, moins indi­vidu­el. Donc moins moral. Moins moral, car une déci­sion pour être respon­s­able et le demeur­er dans ses con­séquences doit être prise devant la mort. Or, seul le vivant est mor­tel. Ain­si s’op­pose ten­dan­cielle­ment au vivant ce qui est plus fort et supra-indi­vidu­el. Tel fut tou­jours l’E­tat, telles sont aujour­d’hui les sociétés de com­merce qui con­trô­lent ses représentants.

Image du bonheur

Sur le chemin de l’é­cole, la petite fille fait un détour. Elle dépose son cartable au pied du palmi­er, fait une roue et une galipette, récupère son cartable et se remet en chemin.

Information

D’un blanc qui tue un noir sur le sol européen on dit — la presse dit: c’est un extrémiste, un iden­ti­taire, un idéo­logue, un supré­ma­tiste, un sec­taire. D’un noir qui tue une blanc, on dit: c’est un fait divers. Ain­si, aux yeux de la presse, le noir tue sans jus­ti­fi­ca­tion. Il ne fait que tuer.

Marché

Que peut-on acheter ici et ven­dre là-bas? Dans la per­spec­tive de mon prochain démé­nage­ment à l’é­tranger, je ne cesse de me pos­er cette ques­tion. J’embarque dans la voiture, je débar­que. Et si le revenu est sat­is­faisant, l’opéra­tion peut-être répétée. Hé bien, je ne trou­ve pas. Preuve que nous ne sommes plus dans le libéral­isme: les pro­duits qui occa­sion­neraient une plus-val­ue con­fort­able sont sans excep­tion sous con­trôle régle­men­taire, légal et, pour cer­tains, inter­dits de com­merce. Quant aux autres, ils ont été cap­tés par les multi­na­tionales, mod­èle ancien (grande dis­tri­b­u­tion) ou mod­èle nou­veau (dis­tri­b­u­tion via inter­net). Reste l’in­no­va­tion. Qui n’est pas don­né au pre­mier venu. Et passe en out­re par le brevet et l’au­tori­sa­tion de mise en vente. C’est dire si la jeunesse à qui on vante les ver­tus du marché a les coudées franches.

Film

Manip­u­lant pour la pre­mière fois cette caméra que j’ai achetée il y a un an pour filmer les rues de Mala­ga. Elle était sur la bib­lio­thèque du salon, dans son car­ton, je repous­sais sans cesse le moment de la déballer. Et voilà que le temps presse. Le mode d’emploi est court. Je l’ai lu. Un bou­ton pour allumer, un autre pour étein­dre. Manolo, le coif­feur, dit qu’il me prêtera un pro­gramme de mon­tage. Quand il ne coupe pas les cheveux, il se balade en mon­tagne sur sa moto de sept cent kilos et filme. Moi, je marcherai une soix­an­taine d’heures. Et aus­sitôt sur­gis­sent les prob­lèmes. Com­bi­en de bat­ter­ies faut-il? Quelle mémoire? Et la nuit, com­ment filmer? Ce matin, je suis allé au marché de Bena­gal­bón. Le gitan m’a ven­du un gilet à poches. Si j’ob­tiens un pied, je le vis­serai sous la caméra et il vien­dra s’ap­puy­er dans la poche de poitrine. La caméra devrait alors se trou­ver sur l’é­paule. Il fau­dra l’im­mo­bilis­er. Je n’imag­ine pas tenir la main en l’air pen­dant soix­ante heures. Ensuite, il fau­dra un micro. Manolo m’ex­plique que les micros inté­grés font enten­dre le bruit du vent. Heureuse­ment, je fais un film lit­téraire (l’élé­ment le plus impor­tant n’est pas l’image). 

Tempête

Same­di, tem­pête vio­lente. Les restau­rants et les mag­a­sins fer­ment, les habi­tants se pré­cip­i­tent et rangent. Cela ne suf­fit pas. Les palmiers penchent, le sable vole, la mer brasse. Nous sommes au Gris Maren­go, à deux kilo­mètres de l’ap­parte­ment. C’est jour de pael­la. J’ai réservé. Pour une fois, c’é­tait inutile. Juan nous ouvre de l’in­térieur. Une autre famille mange dans la salle. Dehors, l’employé encorde la chaloupe qui sert de brasero. Des morceaux de pail­lasse, des chais­es, des branch­es passent sur le quai. Au cré­pus­cule, la tem­pête con­tin­ue. Du bal­con supérieur, c’est à peine si on voit la dif­férence entre les lignes, le ciel, la mer, la plage. J’en­file la com­bi­nai­son de surf et je vais dans l’eau. Dès que je suis immergé, je ne fais plus que marcher pour regag­n­er la plage, lut­tant pour ne pas être attiré au large. Puis je vais courir. En direc­tion du Lev­ant, le sable pique le nu des jambes tan­dis que sur le chemin du retour le sol file sous les pieds. Plus tard, les antennes paraboliques décrochent des toits.