Monsieur

Mon­sieur Bon­homme vêtit son cos­tume gris, ver­sa de l’eau dans un verre, puis ayant con­sulté sa mon­tre, se pos­ta dans le couloir. Les acheteurs, un cou­ple de Sal­i­man­des, se présen­ta à l’heure. Il les intro­duisit dans le salon où ceux-ci purent com­par­er le canapé à la pho­togra­phie telle que Mon­sieur Bon­homme l’avait prise une semaine plus tôt, le jour où il avait punaisé sa petite annonce à l’épicerie. Mon­sieur Bon­homme était dans la cui­sine, occupé à servir de l’eau à ses vis­i­teurs tout en expli­quant qu’il ne fai­sait jamais d’ex­cès, quand le jeune homme éloignant le canapé de la paroi afin de procéder à son démon­tage décou­vrit les innom­brables préser­vat­ifs qui jon­chaient le sol.

Zoo

Ce n’est pas d’un pas qu’il faut reculer ni même de dix. Tant que la société est en vue, on aura aucune chance de se sauver et donc, le moment venu, de par­ticiper à réori­en­ta­tion humaine. Le recul doit se compter en cen­taines de kilo­mètres. Les zones intérieures déshéritées ou, pour les pays-mou­choir tel que la Suisse, les zones hautes sont les seuls refuges sains pour qui veut sous­traire son habi­tus au sché­ma d’or­gan­i­sa­tion délétère qui a trans­for­mé à des­sein nos démoc­ra­ties en zoos. Il y deux ans que je m’oc­cupe de pren­dre ce recul et je con­state: jamais je n’au­rais pu, baigné comme je l’é­tais dans le groupe, et cela en dépit de mon obses­sion cri­tique, dis­tinguer la façon dont le partage des gestes et des opin­ions dans les villes, par­ti­c­ulière­ment chez les gens aisés, réalise naïve­ment un ensem­ble fonc­tion­nel décidé sur scé­nario. Non pas qu’il y manque de la spon­tanéité ni qu’une main­mise omnipo­tente ne for­mate les des­tins indi­vidu­els, mais bien parce que le monde com­pris comme hori­zon humain de la per­son­ne auquel cette spon­tanéité et ce des­tin sont artic­ulés répond à des impérat­ifs (je suis de ceux qui usent du mot “peu­ple” dans le sens posi­tif que don­naient les Grecs à la com­mu­nauté des citoyens) antipop­u­laires et bien­tôt, si le pro­gramme con­tin­ue, anti­hu­mains. Le recul effec­tif, le rap­port quo­ti­di­en à l’eau, au sable, à la forêt, au vide et au silence, bref, à tout ce qui n’est pas encore arti­fi­cial­isé, mais encore à des per­son­nes igno­rantes des règles du nihilisme marc­hand plutôt qu’à la masse qui cir­cule dans les villes-machines est un bon début d’évo­lu­tion. A ce prix, l’in­tel­lectuel peut aujour­d’hui espér­er agir dans la lim­ite de ses moyens de dis­cours con­tre l’en­fer­me­ment de la rai­son dans cette idéolo­gie de zoo bap­tisée d“ouverture”.  

Epaississement

Quel intérêt un immi­gré? Pour vivre en société veux-je dire; pré­cisons, vivre digne­ment (je crois avoir com­pris que c’est ce que nous essayons de faire depuis l’a­bat­te­ment des monar­chies). J’en­tends les voix scan­dal­isées! Les voix fauss­es de ceux que l’idéolo­gie a fer­ré, ceux que la pen­sée ancil­laire traîne dans le déni, la bêtise, ceux qui chéris­sent con­tre le bon sens l’hu­mil­i­a­tion par­tic­i­pa­tive. Deman­der à quoi sert un immi­gré! Est-il pos­si­ble de se mon­tr­er si peu humain? Sans doute! Car enfin, les régu­la­teurs per­me­t­traient-ils ce trans­fert mas­sif d’in­com­pé­tents s’ils n’y trou­vaient un intérêt? Preuve que ce n’est pas la per­son­ne qui est regardée, mais son usage. Alors deman­dera-t-on, quel usage? Cela reste mys­térieux. Sidérés, les dégoûtés dont je fais par­tie don­nent dans la spécu­la­tion. En atten­dant — et l’ex­pres­sion souligne le drame que vit l’Oc­ci­dent — chaque immi­gré apporté sur le ter­ri­toire par­ticipe à la liq­ui­da­tion de la lib­erté pop­u­laire, laque­lle ne peut tenir qu’à un niveau de con­science cri­tique affiné.

Allemand

L’alle­mand, encore l’alle­mand. Langue mau­dite, pour­tant si belle. Les enfants refusent d’ad­met­tre qu’il faut de l’or­dre et de la patience. Que la div­ina­tion vaut son pesant d’échecs. Les pau­vres! Plus j’en appelle à l’analyse rigoureuse, plus ils se cabrent. Ce que cette généra­tion flu­ide est inca­pable de saisir, c’est que le pro­grès ne repose et jamais n’a reposé que sur la méthode.

Soleil

Si vive la lumière qu’il nous a fal­lut au réveil tir­er les per­si­ennes. La café pré­paré, nous sor­tons sur la ter­rasse coif­fés de cha­peaux. D’ailleurs, quand je mets la table du petit-déje­uner, je vais d’abord chercher mes lunettes. Pour la tem­péra­ture, Luv attire mon atten­tion: elle est excep­tion­nelle (plus exacte­ment “sem­ble”, stricte com­para­i­son avec la mar­mite genevoise). Je retire mon T‑shirt et m’ac­coude sur la ram­barde: nus, des enfants saut­ent dans les vagues.

Refermeture

Les enfants par­tis — je viens de les accom­pa­g­n­er à l’aéro­port–  le rideau tombe, c’est à nou­veau le silence et le corps retrou­ve ses dimen­sions nor­males, à la mesure de l’ap­parte­ment, de sorte que je me meus, comme à l’ac­cou­tumée, dans les lim­ites d’une intim­ité construite.

Yé-yé

Dans l’héritage de John­ny Hal­l­i­day, s’il pos­sé­dait qua­tre, cinq, dix maisons, me retient, si j’en juge par les caprices mod­ernes de l’ameuble­ment, la répéti­tion des util­i­taires puisqu’une fois de plus je démé­nage ces jours ma mod­este instal­la­tion. L’i­dole de France a ain­si dû léguer à ses ayants-droits pas moins de trente poubelles de salles de bains, autant de porte-savons, la moitié de bal­ais de chiottes et des cen­taines de kilos de couteaux-fourchettes, mais surtout, pour l’amoureux des draps que je suis, une quan­tité de literie qui, cal­culée au mètre linéaire, per­me­t­trait de trac­er au sol, comme le firent à l’époque fan­tas­ma­tique du con­ti­nent Mu les prim­i­tifs sur­doués qui espéraient accueil­lir les extra-ter­restres, des signes de toute taille, dont je me plais à imag­in­er la bonne fig­ure qu’ils feraient sur une de nos places emblé­ma­tiques d’Eu­rope, Saint-Pierre, la Con­corde ou Trafal­gar square.

Nordtt

Ces Espag­nols! Extra­or­di­naires. Du fait de ce qu’ils sont: ordi­naires. J’en­tends ‑dit sans malveil­lance- quel­con­ques. Ce que nous sommes tous. Sans nous efforcer. Naturelle­ment. Là est le prob­lème. Nous autres, imbé­ciles éclairés des pays du Nord, que faisons-nous, sinon s’ef­forcer à être autre que nous sommes? Sinon lut­ter avec des moyens défi­cients pour devenir des être moraux selon la pre­scrip­tion du jour? La fla­gel­la­tion morale n’a qu’une lim­ite : l’ex­pur­ga­tion de tout fan­tasme de con­struc­tion authen­tique. Laque­lle, his­toire à l’ap­pui, pré­fig­ure le sac­ri­fice du corps.

Avenir

Cet après-midi, nou­veau clochard au vil­lage. Une femme. Assise au mau­vais endroit. J’au­rais pu lui dire. Se pos­er sur le côté gauche du super­marché est moins promet­teur. Sans compter qu’elle était trois bons mètres de la porte coulis­sante. Elle chan­tait. Voix fine, presque intérieure. En fait, une fille. Vingt ans, cheveux longs et plats sur les joues, adossée à un sac à dos. Une image d’avenir.

Soin

Je con­nais au moins deux homme seuls, l’un en Espagne l’autre en France, dont l’oc­cu­pa­tion majeure, et je me risque à dire pour les avoir entretenus et le faire encore aujour­d’hui, la rai­son de vivre est d’en­tretenir avec un soin mani­aque des maisons inhab­itées, activ­ité obses­sion­nelle qui con­fine à ce para­doxe: plus ils poussent les détails, moins ils peu­vent con­cevoir qu’un jour quelqu’un puisse  y vivre.